CHAPITRE IV S
mètres plus loin, au moment où une nouvelle fusillade, partie d'invisibles tranchées, décime leui*s ran[js déjà éclaircis ; le capitaine de T. . . , dont le cheval est touché, fait panache et reste pris sous sa monture. Je passe à côté de lui sans le voir, au çalop, et je n'entends qu'un cri qui semble dominer la nuit tout entière : « Chargiez, mes enfants! « et ce cri répété par toutes nos poitrines s'enfle, grandit, devient une clameur de sauvaj^es qui a dû effrayer l'ennemi,' dont la fusillade cesse et qui crie « Werda » en différents points.
Après, je ferme les yeux, j'essaie de me souvenir, et tout se brouille pendant quelques instants. Je me rappelle un galop enragé sur des trous d'ombre, où sont terrés les Allemands; une route sur un haut remblai se présente, et mon che-
yal la passe d'une foulée monstrueuse; devant moi, à droite, à gauche, je vois des chevaux faire un tour complet sur eux-mêmes et je ne saurais dire si cela dura une minute ou une heure. Les angoisses et les privations des trois jours derniers s'exaspèrent dans un moment de folie. Maintenant il faut passer coûte que coûte, tout bousculer, tout briser, mais passer quand même, et le galop s'accentue furieux, enragé, sous la lune indifférente, qui baigne la campagne d'une clarté très pâle et très douce. Trois fois la charge a repris, trois fois il a fallu foncer sur l'obstacle, sans savoir de quelle nature il était, jusqu'au moment où les débris des deux escadrons se sont retrouvés haletants dans une petite dépression à l'orée d'un bois, devant un mur infranchissable de fils de fer barbelés.