CHAPITRE IV
morne, dans la campagne coupée de haies et de ruisseaux. Un instant, nous nous trouvons à quelques mètres d'un bivouac ennemi dont les feux font danser des reflets sur les figures ang^oissées ; une sentinelle abrutie se chauffe et nous tourne le dos. A quoi bon lutter, pourquoi se leurrer d'une illusion chimérique? Le jour se lèvera et nous serons surpris sans gloire, emmenés dans quelque camp de prisonniers au fond de l'Allemagne, à moins que, décidés à mourir plutôt que de nous rendre, nous gardions chacun pour nous la dernière balle de notre chargeur.
Cependant nous gagnons la forêt. Dans le dédale des noirs sentiers, nous perdons le capitaine et l'adjudant P..., et nous restons neuf, avec le maréchal des logis fourrier D... et le maréchal des logis mitrailleur D..., décidés à tenter un dernier
effort, fouettés par un sursaut d'énergie, un réveil de cet instinct de la conservation <|ui raidit le moribond dans un désir éperdu de vivre.
Enfoncés profondément dans la forêt, nous passons la nuit, terrés dans des taillis, ayant pitié des chevaux qui seraient morts si nous leur avions demandé un effort supplémentaire, et bientôt nous donnons tous, terrassés d'un sonnucil si puissant que toute l'armée allemande aurait pu nous surprendre sans que nous eussions levé le petit doig^ pour nous en garer.
Au petit jour, transis, les membres raides, les vêtements trempés, nous repre^ nons notre course. Une admirable journée d'automne se lève. Des paquets de brume rose restent accrochés à la cime des arbres. Un grand cerf, surpris et inquiet, noos regarde un instant venir, di*essé sur ses
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jambes fines, au milieu d'uue route pavée, et disparaît d'un bond dans un massif d'arbustes dont les branches secouées laissent tomber une pluie de (jouttes d'argent. Une paix divine emplit l'espace. Dans une clairière, une trentaine de chevaux en liberté se sont réunis, la plupart sellés, avec le paquetage complet, appartenant à des régiments de dragons et de chasseurs; les lances sont par terre, des équipements intacts, des gamelles. Sûrement l'ennemi n'a pas passé par là, sans quoi il eût fait main basse sur tout ce matériel abandonné précipitamment; et toujours pas un être humain qui puisse nous renseigner, pas même un soldat perdu. Il n'y a rien que nous, nous et l'immense forêt tranquille dorée par Tautomne naissant, tachée du vert foncé des chênes et de tout un bariolage allant du pourpre ardent au
n ÉTAPES ET COMBATS
feuillage blanc du pâle bouleau, et dominant notre ang;oisse d'isolés et de vaincus; cette aube {glorieuse éclairait la plus^p^nde victoire du monde. La bataille était finie pour les armées de Maunoury, de Foch, de Frauchet d'Esperey et de Langle de Cary ; la poursuite commençait, et toute la contrée où nous errions, poureuivis et traqués comme des bêtes, devait en quelques heures se vider du dernier Allemand qui en avait souillé le sol.
Plus de trois fois, durant la matinée, nous tombons à T improviste sur des détachements allemands, des isolés, des patrouilles éjjarées, des retardataires, et plus de trois fois nous coupons à travei's bois pour leur échapper au risque de nous casser le cou; puis c*est une lonfjue allée droite sur le bas côté de laquelle une belle auto-limousine est abandonnée et un vil-