CHAPITRE PHEMIEU il
prescrit le règlement pour les troupes de couverture, dont nous faisons partie.
Dans trois heures nous cheminerons vers un Heu inconnu, nous aurons l'honneur des avant-postes. C'est nous qui veillerons à la frontière, pendant que le reste de r armée mobilise, et le plus magnifique souffle d'orgueil et d'enthousiasme qui anima jamais nos vies redresse les têtes, enfle les poitrines, donne à tous les visages une expression surhumaine de guerriei's et de vainqueurs. Les figures les plus humbles en sont comme transfigurées, et j'ai compris à cette minute-là, pour la première fois, je crois, la grandeur de la France.
Mais les murs du quartier ne savent pas contenir la grande nouvelle. Reims, bien que distante de vingt minutes de marche, semble en être informée, et
it ETAPES ET COMBATS
presciiR' aussitôt toute la ville se porte à rentrée du quartier. Je dis toute la ville, car toutes les classes se sont donné rendez-vous péle-niêle. Tous ceux qui ont un frère, un fils, un ami parmi ceux qui doivent partir, puis tous ceux qu'une sympathie attire vers le régiment, enfin tous les curieux, et le flot qui g;randit sans cesse vient battre les portes de fer, comme une grande vague noire et confuse. Il y a des vieilles femmes du peuple qui viennent donner un dernier baiser à leur gars, des hommes âgés, des militaii^es en retraite qui ont vu 70, et dont les mains tremblent en serrant celles de leur petit, il y a des midinettes éperdues qui enlacent passionnément leur grand ami dans leurs bras d'amoureuses. Les robes des pauvresses côtoient les robes de soie, et toute cette foule émue, tous ces cœurs d«>nt
CUAPITUE PREMIEU U
(juel(|ues-uns se brisent sont courageux et recueillis; à peine un sang^Iot vite réprimé, une bouche qui se tord d'angoisse, et qui veut sourire quand môme, et c'est avec une expression enjouée que s'échangent les dernières étreintes, les recommandations touchantes et puériles. Ah!
le beau pays qui a de tels enfants ! . . .
Mais bientôt les portes ne peuvent contenir la foule grandissante; un torrent se déverse dans la première cour, envahit le corps de garde, menace de tout submerger. A mesure que l'heure approche, la fièvre des adieux grandit; les trompettes s'époumonnent et sonnent à toute volée les ordres qui circulent d'un bout du quartier à l'autre : « Les Commandants au Colonel » , « Les Capitaines au Colonel » , etc. ; c'est un va-et-vient d'uniformes devant la salle du rapport, et le colonel
R... lui-même, sur le seuil de la pièce, contemple un moment la scène avec une fi[}ure pleine d'or^jueil et d'indulfjence.
Neuf heures, — Dans un angle du corps de garde où je me suis isolé avec ceux qui sont venus m'adresser un dernier adieu, un sous-officier me touche à l'épaule et me prévient d'un mot que le peloton va se rassembler; il faut s'arracher. A partir de cette minute, je ne m'appartiens plus; tout doit disparaître et s'effacer des attaches du cœur et de l'esprit; c'est la minute suprême où les mots perdent toute signification, où l'on tâche de s'emplir les yeux d'une dernière vision de ce qu'on laisse derrière soi : adieu la famille^ l'amour, les joies égoïstes, le bonheur de vivre, le confort, et dans ce dernier regard on met toute son «îrae. Ce