CHAPITRE V
récit mimé, coupé de (jestes, qui fait revivre les scènes avec une ampleur et une vérité remarquables.
Elle nous raconte comment, fidèle à son serment, elle reste seule quand les Bavarois viennent frapper à sa porte ; comment elle vit trois joure avec eux, en butte à d'innommables (grossièretés, tantôt brutalisée, quand les soldats sont sobres, tantôt poui^suivie par leurs assiduités lubriques quand ils sont ivres; comment, une nuit, elle doit fuir demi-nue sous la pluie, en se glissant par le soupirail de la cave pour éviter d'être violée par un croupe de forcenés, n'osant plus se coucher, dormant tout habillée, cachée derrière quelque talus, comment enfin des chasseurs français mettent les Bavarois en fuite et s'installent à leur tour dans la ferme, où elle se sent alors protég^ée et respectée.
Elle rattache à ses nouveaux compagnons, qu'elle soiçne comme une mère pendant trois jours, puis ceux-ci s'en vont en promettant de revenir, et elle reste seule.
Mais le lendemain à l'aube, inquiète du fi*acas qui part de la ville, elle se décide à aller aux nouvelles. Elle s'enveloppe d'un châle, et se g[lisse à travers des buissons et des taillis, jusqu'aux premières maisons. Elle a peur d'être vue et se fait toute petite, rasant les murs, ti-aversant les jîirdins, les maisons éventrées ; un bruit terrible grandit, vers quoi elle se dirige. Elle veut voir, se rendre compte, et un beau courage viril la soutient. Les obus tombent près d'elle, n'importe, elle n'a plus que quelques pas à faire, une rue à tourner, et sur la place elle arrive tout à coup conmie finit la bataille.
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Ses quinze chasseurs sont là, « mes quinze petits » comme elle dit, quinze cadavres au pied de la barricade. Seul, l'un d'eux qui vit encore se soulève en la voyant, et lui tend les bras. Alors, oublieuse de tout danger, dans un magnifique élan de pitié féminine, ellebmve la pluie de fer, s'élance au milieu de la place, et s'agenouille près du " petit » qu'elle enveloppe de son châle pour le réchauffer, et qu'elle berce dans ses bras jusqu'à ce qu'il ait fermé pour toujours ses yeux d'enfant, tout heureux de cette présence féminine qui a rendu moins amères ses dernières souffrances.
Pendant qu'elle reste agenouillée sur le pavé humide de sang, un dernier obus de gros calibre abat presque à ses pieds une grande maison d'angle, qui enterre les cadavres des Allemands et des Fran(;ais dans un mélange affreux, et renversée par le
iO« ÉTAPES ET COMBATS
déplacement d'air de Tobus qui la frôle, elle tombe étendue sur la pierre, évanouie. Pendant la dernière pailie de son discours, elle redresse sa taille mince; ses yeux étran(jes lancent de courtes flammes, elle paraît animée d'un souffle mystérieux et fort qui nous fiait frémir. Elle devient çrande, dans sa simplicité rustique, g^rande comme F incarnation de la douleur et de la pitié, et la petite paysanne a fait place à une image vivante de la çueiTe, sin(yulièrement émouvante et singulièrement belle.
A partir du lendemain, Verberie devient en quelque sorte le point de ralliement de tous les soldats qui s'étaient trouves isolés. Des éléments de tous les régiments, de toutes les armes, de toutes les races même, arrivent à pied, à cheval,