CHAPITRE V 1Î
mot carabine. »> Au même instant je vois le groupe épauler et douze coups de feu déchirent le brouillard de courtes flammes rouges.
Nous sommes entourés d'une grêle de balles, et nous n'avons que le temps de mettre entre eux et nous suffisamment de brouillard pour nous cacher. Mais avant de tourner bride nous avons aperçu la masse confuse et grise d'une colonne s'avanrant à la sortie du village. Il faut prévenir l'artillerie et l'on va rire.
Le lieutenant d'artillerie est à 2 kilomètres en arrière, juché sur une échelle. Ayant écouté notre renseignement, il se tourne vers sa pièce et crie dans un porte-voix : u 2600, correcteur 18. » Nous sommes déjà loin, retournant au galop pour tâcher de voir, et ce fut un beau spectacle !
Laissant les chevaux dans une ferme,
nous nous (jlissons d'arbre en arbre. Voici la colonne qui s'avance toujours. Un premier obus, dix mètres en avant, l'arrête net; immédiatement un deuxième tombe à gauche, blessant quelques hommes, un cheval se cabre et renverse son cavalier; un troisième la frappe impitoyablement dans son centre et détermine une explosion qui fait voler à droite et à gauche des paquets sombres qu'on devine être des fragments de corps; et les obus de pleuvoir, frappant la route avec une précision mathématique, semant la mort dans une panique effroyable.
En un clin d*œil, la route est balayée. Les survivants courent dans tous les sens comme des fous, et le cri d'agonie d'un cheval semble emplir la campagne entière d'un hurlement de mort.
CHAPITUE V 117
Le 1" octobre, nous retrouvions la division et le premier demi-réfjiment à Tilloylès-Moftlaines. Avec les premiers froids, nous avons traversé jusqu'au 20 une période de fatigues et de privations terribles. Nous sommes restés jusqu'à des cinq jours sans dormir, et quand la nuit nous avions quel([ues heures pour nous reposer, nous les passions couchés sur le pavé d'une rue, accotés sur un tas de charbon ou de pierres, tenant notre cheval à la main, et chacun serré contre son voisin pour tâcher de se réchauffer.
A partir du 8 octobre, je lis ceci dans mon journal quotidien :
8 octobre. — Toute la nuit nous gardons le pont d'Estaires, après avoir construit une barricade formidable. Nuit glaciale et humide que je passe couché sur le
pavé, devant le pont ; j'ai bu un demi-litre d*aIcooI par petites lampées pour me soutenir. C'est la nuit la plus dure que nous ayons passée, mais T humeur générale est étonnante.
9 octobre^ 4 heures moins 20, à 2 kilomètres cVEstaires, en tirailleurs dans les betteraves (1). — Est-ce que le moment suprême est venu? Tout à l'heure je l'ai cru de toute ma force; maintenant je suis désorienté tellement la lutte qui nous entoure est incompréhensible dans sa foimidable enver^jure.
Nous avons évacué Ëstaires et le pont de la Lys que nous (j^rdions, pour aller à pied rejoindre nos chevaux. Au bout de
(I) Je n'ai rien changé à ces paf;os, qui ont vw écrites pendant que j'étais couciiô à l'affût, en attendant rennemi.