‹ Étapes et combats; SouvenirsChapitre 68 sur 100 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

entre mon envie de rire et celle de le plaindre.

Le régiment s'installe tant bien que mal (plutôt mal) dans le secteur qui lui est réservé. On s'empile dans les caves; mon ordonnance, qui est un trésor d'invention et de dévouement, me range mes affaires, ti'ouve de la bougie, étend un matelas. Moi, je dois courir; tout le monde m'appelle à la fois : « un homme au corps de garde, un agent de liaison au capitaine, une corvée d'eau ; le fourrier demande la situation, le troisième peloton n'est pas logé, » etc. . . J 'essaye de répondre à tout le monde, et ma tête est prise dans un tourbillon. Impossible de tenir les hommes ; bien que la consigne soit stricte de ne pas sortir des caves, ils s'échappent dans tous les sens, et malgré les obus s'amusent conmie des gosses, entrent dans

les maisons qu'ils visitent au péril de leur vie. Tel m'apporte une ciçoçne empaillée, tel autre un cornet à piston, un brise-bise, un tana[jra. Mon ordonnance, enfin, un petit mantelet de femme avec de la passementerie ! . . .

Les obus ont cessé de pleuvoir vers 6 heures.

Après dîner, plus un bruit. Le froid est cruel. Je m'enveloppe dans mon manteau, dont je relève le col jusque par-dessus les oreilles. J'enfonce mon calot, et je pars »c en reconnaissance »' pour m'amuser, aiTiié de ma lanterne électrique; je visite vingt maisons éventrées, plaisir monotone h la longue, quand, d'une cour particulièrement abîmée, j'entends qu'une main un peu hésitante joue sur un piano, ma foi presque bon, une de ces vieilles valses dont les dragons raffolent, où on retrouve

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la mollesse viennoise et la canaillerie des (grands boulevards. Pas de lumière, une maison béante; on dirait la '< maison Usher » , du moins j*y pense spontanément, car il y a quelque chose de fantomatique à ces ti'ous d'ombre où l'œil ne disting^ue que du noir, et d'où sort une ritournelle canaille et triste.

Au bout d'un lonjj moment, pendant lequel j'ai erré dans tous les sens, j'ai trouvé la clef de l'énifjme, en apercevant à mes pieds un trait de lumière; ces lascars avaient descendu le piano à la cave pour être plus tranquilles! Au bas d'une dizaine de marches, ou plutôt d'une pente vertigineuse — j'ai su depuis que le piano en descendant avait achevé sur l'escalier le travail des 105 — je n'ai eu qu'à écarter légèrement un rideau de toile pour voir ce qui se passait à l'intérieur, et j'ai

été saisi par le tableau jusqu'au cœur : Une dizaine d*hommes, couchés sur des paillasses, écoutaient le musicien assis sur une barrique, et jouant de ses çros doiçts malhabiles la même valse, probablement le seul morceau qu'il sût; dans le regard de chacun de ces hommes il y avait quelque chose d*analog[ue à la griserie de l'opium ou à la fascination d'un sujet par un médium tout-puissant. En haut les obus recommençaient à tomber, en bas ils avaient oublié la guerre parce qu'ils avaient entendu trois notes, et que la musique est toute-puissante sur les cœui*s simples...

Je conserve de cet épisode un des souvenii*s les plus pittoresques de la campagne. Je suis resté dans cette cave plus d'une heure à jouer. Ils étaient ivres de plaisir et de nostalgie. Cette nuit-là, je les

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aurais menés à Tassaut jusque dans la çueule des canons.

Demain, réveil à 3 heures.

A 4 heures, formés. Nous allons dans les tranchées de deuxième lig;ne.

24 janvier, — Dans la tranchée. — Une pièce rectang^ulaire de 3 mètres de lonfj sur 2 de large, taillée dans une boue consistante, étayée avec des planches, recouvertes de madriers et de terre (1). Il y fait noir comme dans un four; on y

(1) En lisant le remarquable et charmant livre que mon collègue, le lieutenant Dupont, a publié sous le titre En campagne^ je remarque, chapitre VIII, page 195, une telle similitude de phrase, que j*ai hésité à changer le début de ce récit pour ne pas avoir l'air d'un plagiaire. Je me décide cependant, pour ne pas lui enlever son caractère primitif, à laisser intacte cette page qui a été écrite dans la tranchée même, le 24 janvier 1915, bien avant que ne paraisse le livre du lieutenant Dupont.

pénètre par une ouverture si étroite (\ue mon sac ne peut y passer, et pour atteindre cette porte, si on peut appeler cela une porte, il faut faire depuis le bord de la route des prodigues pour ne pas s*enliser jusqu'aux genoux. Par terre un peu de paille, et comme mobilier : une chaise!...

Mes sept hommes et moi, nous allons tenir là dedans : D..., B..., T..., E..., L..., P..., et l'effroyable H..., face de vautour, œil d'alcoolique et de fou. Pour l'instant, je le vois dans le fond de la tranchée; sa fi (jure émerg[e d'une j>eau de mouton qui lui donne l'air plus que jamais d'une bête sauvage. « Si les Boches te voient, lui dit un camarade qui manque

d'indulgence, ils vont sûrement f le

camp. .. "

Nous sommes arrivés ici à 4 heures du matin venant de Nieuport. Le régiment se

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