CHAPITRE VIII Î
6 heures. — Après la tension d'une pareille matinée, j*ai entendu avec soulagement crier : « Aux armes ! », et j'ai vu tous les hommes bondir sur leurs fusils; eux aussi, je crois, étaient soulagés. J'étais retourné voir mon camarade le mitrailleur, mais je n'ai pas été long à franchir les trente ou quarante mètres de boyau qui me séparaient de mes hommes.
Comme cela fait du bien, le bon crépitement de la fusillade après le bruit sinistre des 105! « La mitrailleuse aux armes! " J'ai vu les quatre hommes à leur pièce avec une sorte de volupté, et j'ai admiré le beau mouvement de l'homme qui se ramasse pour tirer, et qui prend, inconsciemment, la position de l'animal prêt à bondir. Malheureusement l'ennemi a manqué de " cran» . A nos premiers coups de feu, les Allemands sont rentrés dans leur tranchée.
27 mars. — Nous sommes arrivés hier en deuxième lig;ne, ou plutôt en réserve, à la nuit. Les « g[ourbis » sont dans un bois de sapins éclairé par la lune, entouré de crêtes. Les balles passent haut, et frappent la cime des arbres. Ces (jourbis sont en forme de huttes de Peaux-Rouges, consolidés de terre et de sacs. Aujourd'hui, nous allons à la chasse au revolver, nous tuons un lapin que nous faisons cuire nous-mêmes, et dont nous nous réjjalons à dîner.
28 mars. — L'ennemi nous laisse tranquilles. Pas un obus, pas le moindre petit 77. Nous retournons à la chasse et rapportons un faisan. Après souper, M... et moi tentons d'aller faire une partie de cartes chez le capitaine L..., un peu en avant de nos tranchées. Il faut ti^averser
CHAPiTUE VIII tOS
un glacis en arrière de la crête ; les balles y passent juste au niveau de la tête.
Nous nous {glissons le lon^j du bois pour tâcher d'utiliser le terrain, et puis tout à coup nous nous disons : « Tant pis » et nous traversons le champ dans toute sa longueur ; nous sautons par-dessus le parapet d'une ancienne tranchée et nous arrivons à la 1" compagnie. Le capitaine L. . . a son poste enterré dans un bois; nous jouons assis en tailleurs, par terre, à la lueur d'une bougie; le reste du poste dort, roulé dans des couvertures. La lune découpe rentrée de la cagna sur le ciel chaque fois que le vent agite la toile de tente. Pour revenir. M... et moi sommes presque arrêtés par les balles, balles perdues, bien entendu, mais qui tombent avec une abondance et une régularité déconcertantes, frappant par terre des éclats d'obus
qu'on entend résonner comme du verre.
Pour aller plus vite, M... veut prendre un raccourci et réussit juste à nous empêtrer dans un inextricable réseau de fils de fer barbelés. Il est trop tard pour reculer, il faut faire des bonds et se glisser par terre. Nous arrivons pourtant sains et saufs au g^ourbi, mais nos manteaux sont lacérés.
29 mars. — Un honmie a été tué tout à l'heure. Tout en écrivant, je vois passer le cortèg[e qui le ramène. Le cadavre, assis, un peu voûté, sur un brancard de fortune, est porté par quatre hommes ; le corps est enveloppé d'une toile de tente, teinte de rou{je à l'endroit où elle touche la plaie. La petite procession s'avance avec peine dans le boyau étroit, et tous les deux ou trois mèti*es, sous l'éclatant soleil, une