‹ Étapes et combats; SouvenirsChapitre 9 sur 100 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

contre lequel tout ennemi doit se briser.

Après dix-sept heures de cheval, avec casque, lance, carabine, sabre et paquetage complet, tantôt à travers la nuit que rend plus désagréable un brouillard glacé, tantôt sous un soleil équatorial qui nous grille, dans un tourbillon perpétuel de poussière, harcelés par une nuée de mouches et de taons qui s'abat sur nous, et suppliciés par la vue des cerisiers croulants de fruits qui bordent le chemin et dont les branches sont trop hautes pour nous permettre de les atteindre, nous approchons de la frontière.

Nous croisons sur la route toutes les voitures du pays qui ont été réquisitionnées. Parmi les convois interminables, se trouvent sans distinction d'humbles carrioles de paysans, de vieilles calèches branlantes et démodées, et des automo-

î* ÉTAPES ET COMBATS

biles de maîtres aux portières armoriées, remplies d'avoine et de fourrage.

Les avions nous suivent et nous précèdent, volant à tire d'aile vers l'Est; nous devons à chaque instant nous {jarer pour laisser passer des files d'autobus parisiens remplis de chasseurs et de fantassins, et nous mâchons la poussière fine qu'on respire avec l'air.

Enfin nous passons un bois de sapins, et un poteau jaune et noir indique que nous sommes en Belg^ique; puis se dresse un petit village, presque un hameau, d'où part à notre approche une rumeur grandissante, un chant vibrant, scandé vigoureusement, et c'est au cri de la Maiseillaise que nous accueillent tous les habitants de la conti'ce, réunis à la porte même de leur pays, pour nous souhaiter la bienvenue un peu plus tôt.

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Tout le peuple se joint au chœur, les femmes, les enfants aux voix grêles, les vieillards eux-mêmes. Ceux que nous dépassons nous suivent en courant jusi[uk la place, où le chant s'arrête, et mille cris de : « V^ive la France, vivent les Français! » retentissent avec une telle violence que les chevaux, surpris et un peu effrayés, lèvent la tête, inquiets.

Dans la foule, chacun nous apporte ce (|ue sa fortune lui permet d'offrir, et souvent au delà : des fruits, du pain, des confitures, des gâteaux, des cigares, des cigarettes, des pipes, du Uibac. La liste de ce que nous avons reçu remplirait une page entière.

Les femmes tendent à nos lèvres desséchées des bols de vin et de bière que nous éprouvons peut-être moins de plaisir à boire qu'à sentir couler sur nos joues far-

dées de poussière, quand les saccades des chevaux en marche nous font répandre le précieux liquide.

Nous ne savons où fourrer toutes les friandises dont nos poches débordent; nous avons des cigares piqués entre chaque bouton de la tunique, et des fleui*s à chaque boutonnière.

Tout un essaim de religieuses françaises, dont les coiffes sont comme de grands oiseaux abattus parmi la foule, nous donnent des médailles saintes. J'aurai toujours gi'avés dans la mémoire les yeux angoissés, si beaux et si tiistes, d'une vieille religieuse toute blanche qui m*a tendu le dernier scapulaire de sa provision, un humble scapulaire de la Vierge en drap brun, et qui m'a dit : « Dieu vous garde, mon enfant. ■

Et dans chaque village où nous passons,

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