CHAPITRE IX M
avant! » et je cours droit à la première liçne allemande sans rien voir, sans rien entendre J'ai vag^uement conscience que le 75 n*a pas encore allongé son tir, mais nous ne sommes plus nos maîtres : ce sont des milliers de volontés fondues, qui tendent vers le même but, comme aveu- [jlément.
J'arrive aux premiers fils de fer allemands et me retourne : tout le monde a suivi. Mes hommes sont là, sur mes talons. Une seconde après, nous bondissons par-dessus le parapet de la première ligpie ennemie. Je hurle : « N'entrez pas dans les boyaux, la tranchée est vide, il n'y a plus que des isolés; emparons-nous des deuxièmes lifjnes. »
Les capotes bleues font un bond en avant, on voit luire toutes les baïonnettes. Sous le soleil brûlant, le ciel n'a pas un
nua(}e. Maintentint, nous entrons tête baissée dans la zone de l'enfer.
Il n'y a pas de mot, pas de son, pas de couleur qui puisse en donner une idée.
Pour nous empocher d'avancer, les Allemands font un tir de barrag;e. Il faut entrer dans une sorte de vapeur suffocante ; on pénètre dans des çerbes de feu où éclatent percutants, fusants, bombes, et à des intervalles si rapprochés que le sol s'entr'ouvre à chaque instant sous les pas. Comme dans un rêve, je vois les petites silhouettes enivrées par le combat, qui charg^ent au milieu des panaches de fumée.
Des Allemands épouvantés, pris entre leurs feux d'artillerie et nos baïonnettes, surgissent de partout; les uns a*ient : << Grâce ! » les autres tournent en rond comme des fous; d'autres se jettent sur nous pour nous repousser.
CH A PI THE IX tî9
Les obus ont fait des ravages dans les ranfys. J'ai vu des {groupes de cinq ou de six, fauchés, broyés. Un instant j'aperçois P..., le caporal, à la tête d'un groupe d'hommes, et j'oublie tout pour lui crier : w Hardi, bravo, P... ! " Son fusil fait des moulinets. Son torse d'hercule moulé dans un maillot de laine, il est monté sur un tertre. Insouciant des obus et des balles, il semble l'incarnation même de la guerre ; sa terrible baïonnette ruisselle de sang. Toute ma vie je le verrai, se détachant contre le ciel bleu, tête nue, couvert de sueur et de sang, entraînant les autres au carnage.
Ma section et moi, nous progressons toujours. Nous sommes à quelques mètres des dernières lignes allemandes. A chaque pas maintenant surgissent des uniformes gris. Je décharge mon revolver à droite et
à gauche. Il y a des plaintes, des cris noyés dans le bruit infernal de la lutte.
Dans une seconde nous allons occuper les dernières positions ennemies. Ce qui reste de ma section me suit aveuglément ; je mets le pied sur le parapet, et je crie : M En avant, les gas, nous y sommes ! »» Mais il me semble qu'on me donne un brutal coup de crosse dans le dos ; je lâche mon revolver et la bombe de cheddite que je tenais de la main gauche, et je roule au fond d'un trou d'obus.
. Je suis touché.
Dans un éclair, je me souviens d'une phrase de mon ordonnance, entendue hier pai' hasard : « S'il arrive quelque chose au petit lieutenant, on ne le laissera pas en arrière »» ; et l'instant d'après le brave garçon, blessé lui-même au bras, est à côté de moi, avec deux ou trois autres qui me
CHAPITllE IX Î8l
portent jusque dans le boyau. Devant nous, plus rien : pas une défense, pas un réseau de HI de fer. Nous avons conquis les lignes allemandes jusqu'aux dernières limites.
Nous conmiençons immédiatement à nous reti*ancher. Tous les hommes qui ne creusent pas des abris veillent. Nous nous demandons par où les Allemands vont tâcher de nous déborder, car nous ne connaissons rien des tranchées conquises.
Tout à coup j'en vois deux qui débouchent d'un petit boyau, baïonnette en avant. Je brûle la cervelle du premier ; le second, un véritable gosse de seize ans environ, a une expression d'épouvante que je n'oublierai jamais. Il hurle, et soa cri strident fait frémir ; mais le coup est parti, et i 1 tombe, figure contre terre.
Pendant toute l'attaque, pas un instant je n'ai aper(;u le commandant de la com-
pagiiie, et je me demande où il se trouve. Mon sergent-major m'annonce que le commandant du bataillon et lui sont tués; le lieutenant D... est g^rièvement blessé; il ne reste plus que le lieutenant R. . . et moi à la compag^nie. R... prend le commandement. Assis sur le parapet, il surveille les préparatifs de défense. Le canon s'est tu... Seul, le sifflement des balles se fait entendre, et des cris d'alarme s'élèvent : a Attention à gauche, attention à droite, Ils viennent par tel boyau n , etc.
Une balle frappe R... en pleine tète; il roule à mes pieds, et je reste seul pour tout commander. Blessé moi-même, le sang me coule dans le dos et mes mouvements se paralysent. Mes hommes veulent c[ue je m*en aille; je me raidis avec une énergie de désespoir. Quelqu'un me passe un flacon d'éther, et je m'accote contre un