FORÊT DE S AD A
On affirme que cette broussaille abrite une nombreuse population de sangliers. Toutefois, ne rions pas de cette forêt: grâce à son voisinage, nos hommes auront ce soir du bois pour préparer leurs aliments et allumer leur feu de bivac.
Sâda, où nous arrivons à 11 heures et demie, se trouve à environ 30 kilomètres de Biskra ; c'est un simple bordj carré, bâti sur un monticule dominant la plaine ; on l'appelle aussi Tuïr Bashou (sa tête vole).
Dans le désert, les nuits d'hiver sont froides, et
celle que nous avons passée à Sâda nous Fa prouvé : nous avions, au réveil, 4 degrés au-dessous de zéro ; Teau des bidons était couverte d'une légère couche de glace et nous montons à cheval tout transis. Le lever du soleil nous ranime et vers 8 heures nous nous débarrassons du grand burnous blanc qui nous couvre en entier; à 9 heures, on enlève le manteau d'ordonnance, et, vers midi, on voudrait bien pouvoir quitter la pelisse ou le dolman pour revêtir un costume d'été : à ce moment le thermomètre marque + 36"; écart avec la température du matin : 40 degrés.
C'est ainsi que le 7 février nous arrivons à Aïn Chegga (la source delà fente) (1), où nous déjeu-
(1) c Chegga ( 50«75 d'altitude ) est située à peu près • à moitié chemin de TOued OJcdi (ou de Sâda) à TOucd » Itel. C'était un espace de 14 lieues sans cnu, car on ne » pouvait compter comme une ressource, même pour les 1 voyageurs isolés, le trou au fond duquel suintait une eau » infecte. En 1857, on y fora un puits qui a scm à en faire » un gîte d'étape sur la route directe de Biskra à Tougourt ; I quelques maisons ont été bâties, quelques palmiers ctar- 1 bres fruitiers plantés. » (Extrait du rapport du colonel Séroka, commandant supérieur du cercle de Biskra. — Sondages artésiens exécutés dans la subdivision de Batna, de 1858 à 1859. — Revue algérienne et coloniale, décembre 4859.)
nons près d'un puits artésien^ contemplant mélancoliquement des troncs de palmiers coupés en 1871, parce qu'ils avaient le tort d'appartenir aux Ben Ganah. Aïn Chegga possède une modeste construction qui renferme deux ou trois petites chambres où des voyageurs isolés peuvent trouver un abri.
Nous continuons la marche et arrivons à 4 heures du soir aux puits de TOued Itel ou de Setil ; Teau y est mauvaise, mais, comme il n'y en a pas d'autre dans un rayon de plusieurs lieues, on s'en contente forcément. Bêtes et gens sont très altérés par la longue marche que nous avons fournie:
environ 45 kilomètres.
Le 8, vers le point du jour, nous apercevons le Chott Melr'ir et sa croûte saline, blanche comme la neige, ce qui, de loin, lui donne l'aspect d'un véritable lac.
La voilà donc cette mer intérieure qui jadis s'appelait, prétend-on. Palus TrUonis, et que l'on voudrait actuellement rendre au commerce et à la navigation. La partie du Chott Melr'ir que nous voyons, forme l'extrémité Nord-Ouest de cette mer qui, si elle existe jamais, partira du golfe de Gabès, un peu au-dessus de Tîle de Djerba.
Pour le moment, nous ne nous préoccupons
guère de son avenir, mais nous mettons quatre heures à la traverser, et, pour éviter les effets des rayons solaires sur cette blancheur éblouissante, tous ceux qui possèdent des lunettes bleues les tirent bravement de leurs étuis et se les adaptent sur Torgane destiné tout exprès par la nature à porter le binocle. Nous laissons ensuite à notre gauche les deux petites oasis d'El Ourir et de Neçir'a, et, vers midi, nous arrivons à Mer'aïer. Nous foulons le sol de TOued Rir', pays qui tire son nom des Rir'a, tribu berbère dont les descendants se trouvent disséminés sur certains points de TAlgérie, notamment près de Milianah et de Sétîf.
L'oasis de Mer'aïer, située à 105 kilomètres de Biskra et à une altitude de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, compte 46,000 palmiers, arrosés par 8 puits artésiens français et 7 puits indigènes débitant ensemble 10,000 litres par minute, soit 15 millions de litres environ par 24 heures. La nappe jaillissante se rencontre d'ordinaire, dans rOued lvir\ entre 70 et 93 mètres de profondeur.
L'eau, douce, tiède et limpide comme du cristal, est d'une température fixe de 23 degrés.
Les ateliers de forages artésiens ont rendu la vie à cette région qui allait mourir indubitablement, étouffée sous les sables envahisseurs, si
la sonde et le trépan n'étaient venus la vivifier.
Les monuments publics de Mer'aîer sont peu remarquables^ à l'exception d'un bordj à TeuropéennC; que trois maçons italiens achèvent à l'époque de notre séjour. La distance qui sépare Mer'aïer de TOued Itel, «otre campement de la veille^ est à peu près de 30 kilomètres.
Les habitants de cette oasis ont l'aspect misérable ; ils accusent fortement le sang nègre ; c'est la population ordinaire des ksour du Sud de l'Algérie, peut-être les derniers descendants des Mélano-Gétules de l'antiquité ?
Le général Liébert^ se conformant aux usages orientaux^ consacre habituellement deux heures de l'après-midi à écouter les réclamations et les plaintes des indigènes qui se trouvent sur son passage. II s'assied devant sa tente^ ayant à sa droite le commandant de Pontevèz et, à ea gauche^ son interprète. £n moins de cinq minutes, il a cinq cents plaignants des deux sexes autour de lui. Ordinairement, les réclamations portent sur les empiétements commis par un voisin dans la propriété d'autrui, sur le manque de probité qui préside à la distribution des eaux dans les seguïas (canaux) — chose grave en pays d'oasis; — à Mer'aïer, les habitants ne formulent qu'une seule plainte, mais
elle est générale. Tousaccusentleurkaïd^ A.benH.^ qui^ d'après eux^ les pille^ les vole^ les gruge, les mange — expression arabe, — fidt venir le»
femmes chez lui, pour qu'elles lui tissent des burnous et des haîcks, ou pour qu'elles s'occupent gratuitement des travaifL du ménage, de la cuisine; et d'aucunes affirment même qu'il s'est livré à des violences sur leurs personnes. Le malheureux kaïd assiste à toutes ces doléances, présentées sur le mode aigu d'une irritation mal dissimulée ; il blêmit et rougit tour à tour.
Le général lui demande des explications sur chaque affaire : il nie très énergiquement et, à la fin, comme emporté par l'indignation, il s'écrie : « Comment voulez-vous, mon général, que je » puisse exercer des violences sur ces affreuses » guenons, moi qui ai pour femmes deux houris, > belles comme le soleil de ce jour ! »
Il est de fait que les beautés de Mer'aïer, dont nous venions d'entendre les lamentations, sont absolument incapables de pousser à la violence, et, d le kaïd a commis ce qu'on lui reproche, il ne saurait invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes: il est inexcusable, et le général en juge ainsi ; le kaïd offi'e donc sa démission, qui est acceptée séance tenante et transmise au Gouverneur^
' Quelles belles soirées que les nuits du désert !
Au-dessus de nous, des myriades d'étoiles, scintillant sur le bleu sombre du firmament.
La veillée se passe gaiement autour des grands feux de branches de palmiers et de plantes desséchées. •
Les soldats causent du pays, les officiers parlent guerre et politique. Un peu plus loin, les chameliers arabes qui nous servent de convoyeurs, couchés ou accroupis près du brasier où se raniment leurs membres fatigués et refroidis par la rosée du soir, écoutent l'un d'eux, un poète, dont la voix sonore captive leurs oreilles.
Il chante sur le rhythme monotone et bizarre de la musique arabe et, pour s'accompagner, il n'a d'autre instrument qu'un vieux bidon, hors de service, présent d'un homme du train (un camarade pour les chameliers), et c'est sur ce tambour de basque improvisé que ses doigts exécutent des arpèges et des placages tout à fait étranges et inédits.
Ses auditeurs Técoutent avidement, leurs yeux brillent, leurs silhouettes bronzées se détachent nettement sur là lueur rougeâtre du feu qui les éclaire ; pas un ne fait un mouvement, personne n'interrompt
Voici ce que chantait, à Mer'aïer, ce soir-là, le trouvère chamelier :
— Léger prélude sur le bidon
Quand, le jour du départ, nos chanoieaux s'ébranlèrent, Ma paupière battit et mes lai*mes coulèrent : Elle était sous sa tente, et je vis de ses yeux S\'chapper quelques pleurs, douces perles liquides ; Elle agita sa main, me jetant ses adieux, Et je crus lire, moi, dans ses regards bumides : a Quand reviens-tu dans ces lieux ? »
Puis, relevant son voile et montrant son visage :
€ Dieu, s*écria-t-elle, ô Dieu clément et sage! » tPen jure par ton nom, en ce jour de malheur, » Je veux fermer ma bouche aux charmes du sourire. » ..... Ni henné ni koheul, rien n'ouvrira mon cœur, » Tant que je subirai ce douloureux martyre, » L'absence du voyageur I »
Je lui tendis les bras. . . : « — chef de caravane ! » Je t'en prie. . . Halte-là I tu vois, c'est ma sultane!
(1) Voir la traduction donnée par le général Daumas (Grand désert, page 178).
% Un moment. . . rien qu'un seul ! arrétei ô chamelier ! » Mes lèvres ont encor bien des mots à lui dire.. . I Maintenant, j'ai perdu ma vigueur de guerrier. . • > Vous m'accablez pourtant, méprisant mon délire, » D'un poids plus lourd qu'un rocher! »
Hommes de mon pays, oh ! que mon cœur vous aime I Quand le vent vient du Nord, mon bonheur est extrême Mon sommeil s'embellit, je m'éveille content, Car vous êtes de moi, de mon corps, de mon âme; Je rêve que, là-bas, chacun de vous m'attend. Comme vous attendez que le prêtre proclame La lune qui suit Ramadan.
Rien ne peut me charmer, ni printemps ni verdure ; L'abandon du pays, ainsi que la torture, Éprouve la raison de l'homme le plus fort ; L'absence est-elle donc sans rien qui la console ? L'étoile brille mieux, qui d'un nuage sort ; Le soleil s'est couché, demain son auréole Est revue avec transport.
Amis, de vous revoir je no garde aucun doute 1 'Le faible quelquefois défaillit sur la route; Mais le fort n'y veut pas voir ses cheveux blanchis ;
Non, serait-il broyé» pilé, réduit en poudre ; L'ardent tison est rouge et ressemble au rubis ; Mais le tison s'éteint ; impossible à dissoudre. Le rubis reste un rubis.
Le 9 février^ à 6 heures du matin, nous faisons à pied, pour nous réchauffer, la première heure de marche, et nous ne montons à cheval qu'après la' pause (style militaire).
Depuis Biskra, notre direction est Sud, presque sans déviation, et jusqu'à Tougourt, il en sera de même. Nous laissons, sur la droite, l'oasis de Sidi Ehelil (1) qui se trouve à quelque distancé de la route'que nous suivons ; çà et là, quelques bouquets de palmiers rompent la monotonie du paysage ; nous en remarquons une touffe de cinq ou six, arrosés par une petite source, Aïn Er Rèmel (la source du sable), dont l'eau est bonne.
A 10 h. 1/2, grand'halte et déjeuner au puits artésien de Neza ben Reziq (2), que quelques
(1 ) c iâidi Khelil, à 8 mètres au-dessus du niveau de la » mer, est une petite oasis située à 3 lieues au sud de t Mer'aïer. » (Extrait du rapport du colonel Séroka, Sort" doges artésiens. — Revite algérienne et coloniale, décembre 1859.)
(2) c Neza ben Reziq — tombeau de BenRejîiq — ». I (altitude Ai'^Al), se trouve dans une région déserte :et
voyageurs ont appelé Aïn ben Zeïk, j'ignore pourquoi, attendu que Zeïk n'est pas arabe.
Neza ben Reziq est à 24 kilomètres de Mer'aïer; on y boit de l'eau un peu saumâtre, à 23 degrés, comme toutes les eaux artésiennes de TOued Rir', et on peut y coucher dans un bordj en pisé, presque ruiné, qui fait face au puits.
Nous nous remettons en marche vers midi et, à 4 heures du soir, après avoir aperçu quelques petites oasis : Cheriet Bel Kassem ben Taïeb, Za^ ouiet Er Riab et Sidi Amran (i), nous dressons les tîntes sur une éminence sablonneuse où se trouve un vieux fort, construit, dit-on, par les anciens sultans de Tougourt, les Ben Djellab.
» propice aux embuscades, où les coupeurs de route se » postaient (autrefois) pour attaquer les petites caravanes 1 et les voyageurs isol(>s. En y créant un gîte d'étape, et » en forant un puits, on assurait donc la sc^curité de ce 1 canton dangereux, i (Colonel Séroka, id.)
(i) c Les sondages de Sidi Amran (altitude 48™75), de I Tamerna Djedida et Djamà (43°>06) remplirent de joie » les habitants de la circonscription d'Our'lana, et prou- 1 vërent que c'est dans cette région moyenne de TOued 1 Rir' que se trouve la nappe artésienne la plus abondante. » Au reste» ce qui le démontre, c'est que nulle part ailleurs, 1 dans rOued Rir', on ne retrouve les oasis, les villages
C'est la citadelle qui domine Our'lana, grande oasis où nos soldats ont autrefois foré un puits qui débite 3^500 litres par minute : eau douceâtre et tiède^ naturellement^ mais d'une limpidité admirable.
Le village d'Our'lana, que nous parcourons rapidement, est misérable au delà de toute expression; Teau que nous y avons amenée à flots, a augmenté les plantations de palmiers, mais les habitants ne paraissent pas enrichis.
Au milieu du Ksar, se trouve un lac en miniature, où vivent des milliers de petits poissons qui appartiennent à je ne sais quelle espèce.
Nous avons franchi aujourd'hui à peu près 44 kilomètres depuis notre étape de la veille.
Le 10 février, par un beau soleil, nous quittons Our'lana et faisons route dans le sable pendant une demi-heure. Puis, nous côtoyons un petit lac aux eaux bleues et claires comme celles de la Méditerranée par un temps calme; de temps à autre
» plus groupés, plus rapprochés les uns des autres. — Sur » UQ carré de 4 liaues de côté, on compte neuf oasis vivantes » et de nombreux groupes de palmiers y rappellent le sou- » venir de plusieurs autres, détruites par la guerre ou en- > sevelies par les sables. »
(Colonel Séroka, id.)
lès vagues viennent légèrement clapoter sur le bord, sous le sabot de nos montures.
Dé Vautre côté, à notre droite, les palmiers de Toàsis de Tamerna dressent leur stature élancée ; nos chasseurs font partir une troupe de canards, effarouchés par quelques coups de fusil qui ne leur occasionnent aucun mal.
Vers 10 heures, nous arrivons à Toasis de Sidi Rached, ayant parcouru 20 kilomètres.
Le général fait placer sa tente dans une cour, entourée de quatre murs en touba : on appelle cela le bordj de la localité.
Sidi Rached est une malheureuse bourgade, menacée d'être engloutie par les sables qui la surplombent du côté nord-nord-ouest, et Ton peut prédire à coup sûr, à quelle époque rapprochée, elle sera définitivement ensevelie : les dunes dominent les maisons d'un air menaçant; une quarantaine de mauvaises cahutes, vrais chenils, composent la dechera; un mur d'enceinte, formé de troncs de palmiers reliés par du torchis, et où les brèches sont nombreuses, voilà les fortifications.
Du côté nord, tous les palmiers sont aux trois quarts enterrés, et, comme dans le sable, il est absolument impossible de les arroser, ils paraissent destinés, dans un bref délai, à unç mort certaine.
Le cheikh nous montre un endroit où la dune a déjà 20 mètres de hauteur ; on y aperçoit quelques branches desséchées, qui marquent la place où jadis on comptait 3^000 têtes de dattiers. Spectacle navrant 1
Les habitants réclament un puits artésien^ qu'ils voudraient faire forer près de notre bivac (côté nord-ouest), afin d'y planter tant et tant de palmiers que rinvasion des sables en sera forcément arrêtée. « Sans cela, disent-ils, nous nous verrons » réduits à abandonner le tombeau de notre an- D cêtre, Sidi Rached, et d'aller plus loin fixer nos » pénates, si nous ne voulons être ensevelis vi- » vants. »
Notre journée de Sidi Rached a été très chaude, surtout entre midi et 3 heures ; quelques nuages rouges, au soleil couchant, nous laissent présager un prochain changement de temps.
Kos bêtes, fatiguées de la longue marche d'hier, se reposent dans le drine Carthraterum pungens) et dans le sable; les troupiers semblent heureux de pouvoir respirer un instant : ils fourbissent en chantant les harnais et les armes pour faire dignement leur entrée à Tougourt, le jour suivant.
Le 11, la marche tout entière alleu à travers les
dunes; nous arrivons, à 8 heures, à Toasis de R'omra; un peu plus loin, sur une éminence, nous visitx)ns les ruines d'une mosquée, à remplacement, dit-on, où s'élevait jadis Tougourt el Kedima (l'ancienne) .
Enfin, vers 10 heures 1/2, ayant franchi, à une allure rapide, près de 28 kilomètres, nous entrons dans Tougourt el DJedida (la nouvelle), escortés par de nombreux cavaliers qui, mêlés à ceux de Bou Lakhras ben Ganah, exécutent une brillante fantazzia, courant et galopant, déchargeant à droite et à gauche leurs longs fusils damasquinés, au milieu de la double haie des curieux. Il y avait grand concours de populaire ; les terrasses étaient garnies de spectatrices, à demi voilées, qui poussaient dans les airs leurs you you joyeux.
On n'a jamais bien connu les origines de Tougourt. A quelle époque a-t-elle été fondée? Nul ne le sait : son histoire ne remonte guère qu'à deux siècles en arrière de Tépoque actuelle, et ce sont les Ben Djellab qui ont fourni l'occasion de la tirer de l'oubli.
Néanmoins, Ibn Khaldoun et d'autres écrivains arabes la mentionnent brièvement.
Il est certain que cette ville date d'une haute Antiquité et, si nous nous en rapportions à nos sou-
venîrs classiques, nous serions tenté de lui donner pour fondateur un des hommes les plus illustres de la vieille Numidie, Jwgurtha.
La singulière homonymie qui existe entre ces deux noms, nous a toujours beaucoup frappés : Tougourt est la forme féminine berbère du mot lougourt, nom propre du petit-fils de Massinissa (prononciation latine) . Au reste, sans y attacher plus d'importance que la chose ne le mérite, nous ne voulons que signaler, en passant, cette similitude au point de vue étymologique.
Faisons observer seulement que les Arabes
écrivent Tcgguert 0;-ft-ï (au lieu de Tougourt)^ et que le nom de Jugurtha était prononcé legguert (lEG ou EG-Guert), le fils de Gioerty nom de femme; — on sait que Jugurtha était fils d'une concubine.
En Algérie, nous connaissons une foule d'indigènes qui, à défaut de nom patronymique, prennent celui de leur mère : Ben Mebarka, Ben Fiala, et tant d'autres.
Écrire une description détaillée de Tougourt, après le colonel Pein, serait chose superflue et outrecuidante. Nous nous bornerons à raconter rapidement ce que nous y avons vu pendant notre séjour.
Les anciens fossés, jadis remplis d'eau et appelés la mer {bahavjsri)^ sont aujourd'hui desséchés par mesure hygiénique, attendu qu'autrefois ils étaient le réceptacle d'immondices, de défcritus de toutes sortes, et formaient un foyer d'infection.
Ces fossés ont une belle largeur ; on voit les restes des anciens murs en touba, qu'on renverserait par deux coups de mitraille.
Inutile de dire que les habitations des Tougourtins ont un aspect délabré qui serre le cœur. On se demande ici, de même que dans tous les Ksour, comment des êtres humains peuvent végéter — non pas vivre — sous ces abris misérables.
Nous parcourons dans toute sa longueur une rue voûtée, demi- circulaire, que l'un de nous, le commandant 0., baptise de rue Tourneville : son entrée se trouve en face de notre camp, installé sous les murs, à l'extrémité ouest de la Kasba, et sa sortie débouche devant le cercle des officiers, joli bâtiment, construit par ordre du général de Lacroix.
On lit sur ses murailles : Colonne du Sud 1871. Général Lepoitevin de Lacroix, commandant la di* vision de Constantine.
La Easba forme un long parallélogramme, où
sont disposés les logements du commandant d'étatmajor Bois, chef de l'annexe de Tougourt, du chef de bureau arabe, le capitaine Vidal, des officiers du bataillon d'Afrique, dont une compagnie tient ici garnison avec un détachement de tirailleurs indigènes et un peloton de spahis ; toute la troupe est casernée dans la kasba ; les chambrées des hommes paraissent bien tenues; chaque soldat couche dans un lit fait de branches de palmiers.
Du côté de la ville, une haute tour en briques sert de donjon à la citadelle ; on monte au sommet par un escalier de 72 marches, étroit et obscur; les marches sont dégradées en plusieurs endroits.
Du faite de la tour (ou, pour nous servir d'une expression plus juste, de ce minaret carré), on jouit d'un panorama grandiose : l'oasis décrit un vaste arc de cercle, dont le centre serait au nord ; on aperçoit les villages de Nezla, Sidi Mahammed ben Yahya, Sidi bou Djenan, Béni Soued, Tebesbest, Zaouïa, et Sidi Bou Aziz.
Tout autour, comme cadre du tableau, le sable jaune, à perte de vue.
Le seul monument indigène méritant une mention, c'est la mosquée, construite en l'an 1220 de l'hégire (du 1'^ avrU 1805 au 20 mars 1806) par
Ibrahim ben Ahmed ben Mohammed ben Djellab, sultan ou cheikh de Tougourt.
Une inscription de sept lignes, gravée au-dessus de la porte d'entrée, cite la date de la construcr tion ainsi que le nom du fondateur.
L'intérieur de la mosquée offre un coup d'œil splendide, pour Tougourt. On y remarque des arabesques dans le genre de celles de TAlhambra, mais qui rappellent le souvenir de Grenade de très loin; Tune des voussures, celle de la Kibla, a dû être travaillée par^un véritable artiste.
Mais, à part ces feuillures, tout le reste de la mosquée ne présente absolument rien qui puisse fixer l'attention.
Le minaret est à moitié détruit et son escalier, vermoulu.