‹ Étapes sahariennesChapitre 6 sur 11 · CHANT DE LA FANTAZZIA · texte numérisé non relu

CHANT DE LA FANTAZZIA

Debout, nobles guerriers, debout I le ciel est pur : Rien ne voile au zénith son immuable azur I L'éperon dans les flancs, excitez vos cavales ! Entendez-vous ces cris, ces clameurs gutturales ? La poudre retentit. . . — Est-ce une r'azzïa, Ou les ébats joyeux de la fantazzîa

Qui déroule au loin ses spirales ?

Au galop ! honte à ceux qui seront distancés !

En plaine, les chevaux, comme un boulet lancés.

Font résonner le sol et dévorent Tespace.

Ah 1 les nobles coursiers ! Hourrah I rien ne les<lasse !

C^ ilDir> fiin» vos Was seront léoooqKnaés :

t^ beH» afeteMiroiit leurs TaiOants fiancés, Salaan» lanr retour par des cris d'allégresse. Ysfesl kors grands jeux noirs rajonnent de tendresse. Coorage, compagnons f rous êtes applaudis !

L'amour promet beaucoup aux caTaliers hardis : D saura t»ir sa promesse.

Dès que la dernière strophe fut achevée, la fusillade commença : suivant Thabitude^ les cavaliers prenaient du champ, quatre, six, huit ensemble, et se plaçaient à environ 200 ou 300 mètres devant nous; puis, s'élançant droit sur nous d'un galop vertigineux, comme s'ils allaient nous passer sur le corps dans une charge eflfrénée, ils nous visaient lentement, pressaient la détente à 20 pas de distance et obliquaient à droite et à gauche, tandis qu'un certain nombre de leurs compagnons quittaient les rangs pour les remplacer et continuer le même exercice.

Nos chevaux, excités par ce spectacle et par l'odeur de la poudre, avaient oublié la dure fatigue des journées précédentes; nous avions toutes les peines du monde à les calmer et à les maintenir au pas ; ils se cabraient, hennissaient et ruaient, cherchant à mordre leurs voisins et manifestant avec ardeur le désir de prendre part au tournoi.

De temps à autre, une balle, oubliée dans un canon de fusil, venait siffler à nos oreilles et les tremblons des citoyens d'Ouargla retentissaient sans trêve sous nos pieds ; car c'est la coutume de ces bonnes gens, lorsqu'ils veulent honorer un visiteur : ils déchargent leurs espingoles dans les jambes de sou cheval.

C'est le neo plus ultra de la courtoisie dans une réception, et le visiteur, malgré les bonds formidables de sa monture eflfrayée, doit rester impaasible et gracieux (s'il en a le loisir). La fantazzï^ finit enfin, non pas faute de combattants, mais faute d'espace : arrivés au pied du fossé d'Ouargla, les cavaliers durent enfin s'arrêter et prendre la queue de la colonne.

Sur la porte de la ville flottait le drapeau tricolore; chacun se découvrit instantanément.

« Salut I vieuz drapeau t comme on est heureux » de te voir déployé si loin de la patrie ! Et » comme le cœur bat vite quand on passe sous » ton ombre ! » Sur une plaque azurée, fixée au fronton de la porte, on lisait : Porte de Gueydon.

Nous enfilons une série de rues étroites qui ont reçu les dénominations de : rw de Chartres, — rvs Baude, — rue Ben DrisSy — rue Aubrij . . . Nous arrivons sur la place de Lacroix, où se tient le marché, et enfin nous mettons pied à terre, après avoir traversé la place Beaulieu, sur la place Kolb. Ces noms rappellent le souvenir de quelques officiers qui faisaient partie de la colonne de 1871-1872.

On place le camp en face de la Kasba, qui sert de résidence à l'agha Ben Driss. Il était alors

10 heures du matin : pour franchir les 18 kilomètres qui séparent Negoussa d'Ouargla» nous avions mis plus de 4 heures ; mais nous avions été bien retardés par la fantazzïa.

Dès que nous avons fait disparaître la couche de poussière qui nous couvre^ nous allons rendre visite à Ben Driss qui nous attend au cercle des officiers.

On entre dans la Easba par la porte de Galliffet ; un factionnaire en burnous^ pieds nus^ armé d'un fusil à baïonnette — ancien système^ — y monte la garde et rend les honneurs militaires comme un vieux troupier; le poste^ composé d'une escouade équipée comme le actionnaire^ se range sous les armes.

Puis^ on franchit un second mur d'enceinte beaucoup plus élevé que le premier et l'on pénètre dans une vaste cour intérieure^ surmontée d'un minaret en forme de donjon^ et entourée des bâtiments d'habitation.

Ben Driss ne nous avait pas trompés : il a installé un cercle, un vrai cercle, avec cartes géographiques appendues aux murailles et journaux illustrés, revues diverses, publications hebdomadaires, étalés sur une longue table recouverte d'un tapis vert.

On s'allonge sur les canapés^ les fauteuils qui garnissent la salle ; les uns prennent les Figaro ou les République française d'il y a 15 jours; d'autres, plus positifs ou éprouvant moins de goût pour la politique que pour la fée aux yeux verts ^ se livrent à la préparation savante d'un perroquet (Pernod authentique^ dans lequel l'absinthe, le sirop et l'eau se mélangent, se combinent dans des proportions adéquates et conformes aux principes qui régissent la matière.

Il 7 en a d'autres aussi qui, imbus de préjugés méprisants et dédaigneux à l'égard de la liqueur chère à A. de Musset (et tutti quanti)^ ingurgitent un grand verre de vermout.

Alors, fiers de leur supériorité dégustative, ils s'essuient les moustaches et disent aux partisans de l'absinthe : « Continuez, continuez à vous empoi- » sonner ! — Ce poison, répliquent ces derniers, » ressemble au café: il est lent. On ne peut en » dire autant du vermout qui vous conduit rapi- » dément au delirium très fort. »

Ces vieilles plaisanteries de garnisaires désœuvrés durent depuis bien des années, et nous étions heureux de les répéter au cercle d'Ouargla. Qu'on pardonne ces enfantillages à des gens étonnés de se voir en pareil endroit, sous cette latitude, et qui

éprouvaient le besoin d'un moment de récréation.

Ben Driss^ en sa qualité de lieutenant de spaihis, invite à déjeuner les officiers de Tescorte du général.

Le repas fut servi comme chez Yéfowr : les asperges et les petits pois de conserve eurent les honneurs du festin et apparurent aux convives comme des phénomènes dignes de la table de Lucullus.

Des asperges à Ouargla !

XIX* siècle^ voilà de tes coups ! Progrès^ tu n'es pas un vain mot !

DOUAEGLA A EL OUED

n 7 a peu de changements dans TOuargla de 1874 et celui de 1853, tel que Ta dépeint le colonel Trumelet (Les Français dans le désert).

On y remarque le même genre de fortifications qu'à Negoussa : fossé et mur d'enceinte à demi croulant; quelques bastions de forme bizarre, espacés de ci, de là, flanquent ce rempart qui n'a rien de commun avec le système de Vauban.

Seul, un quartier a été saccagé, démoli et ruiné : c'est celui des Béni Sissine, dont les habitants ont lié, en 1871, des relations coupables avec Bou Choucha et Tout introduit, par trahison, dans les murs de la place. Le général de Lacroix les châtia très rudement et fit démolir toutes leurs maisons. On compte environ 500,000 palmiers dans la vaste oasis dont Ouargla est le chef-lieu et Kouïssat la ville principale.

Quand, des hauteurs de Ba Mendil, on jette les

regards sur cette verdure, on a devant soi une étendue de 17 kilomètres, encadrée dans le fond doré du sable qui forme avec elle un contraste étonnant.

Les Mozabites possèdent un grand nombre de dattiers et peuvent être considérés comme les plus riches propriétaires fonciers de la localité.

Le soir de notre arrivée, jour précisément du Mardi gras, Ben Driss vient prier le général d'assister à une mascarade; et nous conduit dans la grande cour de la Kasba, où arrivent des nègres déguisés en lions, chameaux, autruches, boucs et chèvres. D'après le récit de certains voyageurs, nous savions que les carnavals d'Ouargla n'étaient pas une fiction et que, sans être aussi brillants que ceux de Rome ou de Venise, ils existaient réellement. Nous en avons eu aujourd'hui un échantillon : les nègres masqués exécutent en dansant quelques pantomimes :

La chasse au lion.

L'arrivée de la caravane, L'exercice du makhzen, etc. . . . (1).

(1) Voici ce que raconte M. Bouderba, dans son voyage à R*at: « Le 17 août 1858, vers les 9 heures du soir, fati- >• gué par les fortes chaleurs de la journée, je me laissais

Nous allons ensuite prendre le thé chez Ben Driss.

Puîs^ laissant les officiers jouir du spectacle de la mascarade^ nous rentrons à 10 heures du soir au campement.

Le lendemain 18, nous apprenons que Bou Choucha, à la tête de cent cinquante chevaux et de trente mahara, dans la nuit du 12 au 13, celle que nous

» aller au sommeil, quand je fus réveillé eu siursaut par le » bruit de nombreux éclats de rire et le pas de plusieurs individus qui s'approchaient de ma tente. J'appelai mon domestique pour lui demander l'explication de tout ce tapage : < Ce sont les habitants du village (de Rouissat près d'Ouargla], me dit-il, qui fêtent Lïlet el Âchoura (la veille du nouvel an musulman) et viennent te donner une représentation. » Je savais déjà par ouï-Klire que les gens du pays, pour fêter l'Achoura, organisaient une sorte de mascarade. Curieux de vérifier le fait, je leur envoyai une dizaine de francs et leur fis dire que je serais enchanté de les voir un moment ; immédiatement la bande joyeuse se précipite devant la porte de ma tente, et la foule, parmi laquelle se trouvaient quelques individus armés de tor^ ches, forme un cercle autour des acteurs. — Toute l'intrigue roule sur le thème suivant : un vieil Hadj (pèlerin), dont l'accoutrement ressemble à celui des misérables pèlerins du Maroc, a pour épouse une femme jeune et jolie. Il tâche de lui plaire en lui faisant toute espèce d'amabilités ; parfois même ses gestes vont jusqu'à Findécence. Malheureusement, son visage, couvert d'une longue barbe blanche, faite d'une vieille peau de mouton, paraît

passions à Draâ el Baguel^ a razzié des troupeaux appartenant à une nezla de la tribu des Saïd Oulad Amor^ à une fraction des Oulad Saïah et à quelques tentes des Châmba. Ce coup de main^ effectué à l'endroit dit Matmat^ à 2 heures de marche de Draâ el Baguel; peut sembler une pointe très audacieuse; mais il ne faut pas oublier que Bon Choucha^ avant de tomber à Timproviste sur ces nomades^

déplaire singulièremeQt à sa chère moitié, qui, en revanche, éprouve un penchant très marqué poiir un certain arlequin, qui ne la quitte j^s un instant et semble prendre plaisir à faire enrager le vieux bonhomme. Il n'est de mauvaises niches qu'il n'essaie de lui faire ; des individus déguisés, qui en lions, qui en diablotins, forment le reste de la mascarade. Tous sont ligués contre le vieux mari. Enfin, comme dénoûment inévitable, le malheureux perd sa femme que lui enlève Tarlequin. » A Rouïssat, le life du palmier, les peaux de moutons et de chèvres font seuls les frais de la mascarade. A Ouargla et à Tougourt, d'après ce qui m'a été dit, les costumes sont faits avec des étoffes de diverses couleurs. A ce qu'il paraît, cet usage est répandu dans tout l'Oued Rir, le Souf, le Djerid et môme le Mzab.

) Ce qui m'a le plus surpris, c'est de retrouver dans le fond du Sahara l'arlequin avec son costume classique, son chapeau et sa latte. Le plus agile de la troupe est toujours choisi pour remplir ce rôle.

» Cette mascarade me rappelle celle à laquelle j'eus l'occasion d'assister à Merakeche (Maroc), également à l'époque de FAchoura. Le cortège parcourait toutes les

^^. ^^tiQWî'i^wate lenoontre qui annât

^s--^* ^« liurfwwiîoii, et qu'il ignanb abstn

,.,..-, ^ «%;fa,4<NV d'une troupe finmçaijse sur la

.,Q l:?ugv«ri ; c'est ce qui explique aiBSÎ

t...^:^ii4av «Àui:» laquelle nous nous trouYions à X. ^. N^^it;^ yo^oe à la rapidité extraordinaire des VJkUieufi )vNi^)u'ils eflfectueut une eiqpédition de .\ ^cu:c, K)iU Cjiouoha avait franchi en 5 jours

B ru^ de la ville, portant un mannequin fiât de liranclies

> e; i)^ littuiUd8 de palmier ; tout aon costume consistait en » uu (Mnialun et une chemise ; un immpjwe bonn^ cylin- » UVii|ue lui servait de coiffure. La suite se composait de

V >duâitiura iodividua bixarrement accoutrés de dêgnise-

V usants, parmi lesquels le costume européen fonaait la M partie la plus essentielle. Ce jour-là, toute r^enœ était

* mse de côté ; la foule chantait, dansait, criait, beuglait » même, il'ai vu des notables de la ville, gens âgés, courir » à travers les rues, chantant et frappant but une sorte de

> derboufca, que dans Le pays même on nomme AgmiuL

• Quand toute cette foule s'était suffisamment dénncmé^, »» elle allumait un grand fou sur une des places de Ja^viUe, t et, pour terminer la fête, j précipitait le manao^nin.. «

•^ li est impossible de voir dans cette coutume, si i^ paodue, autre chose qu'une réminiscence des saturait» du paganisme, a^AKqueUes les populations borbères du dal de r Algérie, de la 1 unisie et du Maroc sont restées fidèles. Chez ies tnhus de race arabe pure, on n'en r^roove traœ.

(N.deFA.)

une distance de 120 Itepes^ et surpris des ge&s qui n'étaient pas ^ur leurs gardes^ car ils connaissaient Tarrivée du général Liébert à Tougourt et ne se doutaient guère^ pour ce motif^ du sort qui les attendait.

Bou Choucha en tua quatre ou cinq qui avaient essayé de résister^ en fit prisonniers deux ou trois autres^ et^ informé par ceux-ci du voisinage d'un camp français, se hâta de reprendre^ avec son butin, le chemin qu'il venait de parcourir.

11 est probable qu'il nous supposait beaucoup plus nombreux que nous ne l'étions, car, s'il eût connu notre effectif réel, la tentation de s'emparer d'un général de division l'aurait certainem;en(t poussé à se jeter sur notre camp, et, ma foi L... je ne sais ce qui serait arrivé.

Il ne fallait pas compter outre mesure sur la bravoure et la fidélité des cent cavaliers des Arab B'oroba qui, cette nuit-là, étaient dispersés autour de nous en sentinelles perdues; surpris dans l'obscurité profonde qui régnait, et par le mauvais temps qui a persisté jusqu'au lendemain, nous avions toutes les chances contre nous.

Bou Choucha, à la tête de ses cent quatre-vingts bandits, nous eût probablement enlevés, car nou^ n'avions guère que cinquante honunes à lui oppo-

ser. n est vrai de dire que nos cinquante soldats possédaient des chassepots^ mais^ entre minuit et quatre heures du matin^ un casse-tête vaut mieux que deux fusils à longue portée.

Heureusement pour nous^ je le répète^ Bou Ghoucha crut qu'un général de division se faisait toujours accompagner, dans ces parages^ par un ou deux bataillons d'infanterie et plusieurs escadrons de cavalerie.

Cette conviction le détourna de la pensée de nous attaquer.

Néanmoins, s'il avait su que sa femme, Fatma bent Djelloul ben Hamza, nous suivait à une journée de marche et sans escorte^ il n'aurait pas repris, sans elle^ le chemin du désert.

Quoi qu'il en soit, si l'on se rappelle les recommandations de Si Mâmmar, au moment de nous quitter à Blidet Amar, il &ut reconnaître que ses renseignements venaient d'une source préférable à celle où nous puisions les nôtres.

Cela n'a rien que de très naturel.

Dès que le général eut appris la r'azzïa de Matmat, il prescrivit à l'agha Ben Driss de faire partir sur-le-champ deux cents cavaliers qui, placés sous les ordres de son frère, Sâid, homme très vigoureux, devaient se lancer à la poursuite

des ravisseurs et les attaquer aussitôt qu'ils les auraient atteints.

Ces ordres^ donnés à 8 heures du matin^ rece* vaient à 10 heures un commencement d'exécution : à ce moment-là^ Saïd ben Driss quittait Ouargla avec sa troupe et prenait la direction de la région où il supposait rejoindre Tennemi.

Cette promptitude à marcher est une des belles choses que nous ayons vues en Afrique^ comme opération de guerre : deux heures après Tordre reçu^ deux cents hommes^ auxquels on avait distribué des vivres et de l'eau pour 15 jov/i^s^ sans parler du temps qu'il avait fallu pour remettre à chacun d'eux dix paquets de cartouches, montaient à cheval et faisaient 20 lieues dans cette première journée.

Bou Choucha^ attardé dans sa retraite par les troupeaux qu'il avait enlevés^ ne pouvait guère marcher qu'à raison de 12 à 15 lieues par jour^ au maximum.

Aussi^ la question principale pour Saïd ben Driss était celle-ci:

Gagner rapidement^ en se dirigeant vers le Sud- Est^ un point où, il couperait les traces laissées par les hommes et les animaux de l'ennemi. Une fois sur ces traces^ il ne restait plus qu'à les suivre

avec célérité, sûûs les perdre de vue un instant, jusqu'au moment mathématique où des gens qui marchent vite en atteignent d^autres qui vont plus lentement.

Saïd ben Driss reconnut les traces le lendemain de son départ d'Ouargla; elles indiquaient la direction Sud-Sud-Ouest ; il s'y jeta à corps perdu, et le troisième jour il attaquait Bon Choucha résolument, sans compter le nombre de ses adver* saires.

Mais ses cavaliers l'avaient compté, eux, et, dès les premiers coups de feu, ils reconnurent que Tennemi était de taille à se défendre hardi* ment.

Les Sahariens n'aiment pas la lutte à nombre égal, et comme dans celle-ci il n'y avait pas eu de surprise, que Bou Choucha, parfaitement sur ses gardes, avait eu le loisir de prendre ses dispositions de combat, la troupe de Saïd ben Driss ne montra pas la même ardeur que son chef; elle laissa bientôt paraître de la mollesse et du découragement.

Bon Choucha, faisant filer son butin, se tenait en arrière du gros de sa bande, qui tirait des coups de fusil sans ralentir la marche, et lui-même, de temps en temps, se retournait face aux assaillants,

leur envoyait une balle et soutenait la retraite, entouré de ses guerriers les plus braves.

Saïd se décida à l'aborder corps à corps, laais, voyant son intention, Tex-sultan gagna une colline sablonneuse, fit halte et s'y posta^ déterminé à la plus rude défense.

Ses hommes, qui tenaient à garder leur r'azzïa, ne faiblirent pas une seconde ; tandis que ceux de Ben Driss n'avaient aucun intérêt à se faire tuer pour reprendre des brebis et des chameaux qu'il faudrait rendre, au retour, à leurs véritables propriétaires.

Dans ces conditions, les chances de succès tournaient en faveur des pillards ; Sâïd fut obligé de se replier; Bou Choucha ne le poursuivit point, trop heureux de rallier sa zmala sans encombre.

Pour en finir avec cet homme et son histoire, nous dirons que, peu de mois après cet échec, Sâïd ben Driss, qui brûlait du désir de la revan-. che, obtînt un succès complet.

Parti d'Ouargla avec une troupe animée d'un meilleur esprit que celle dont nous venons de parler, il alla jusqu'auprès d'Tnsalah chercher le campement de Bou Choucha et le surprit un beau matin, au point du jour.

Bou Choucha, qui ne s'attendait a rien et qui

avait licencié ses bandits^ se réveilla fort étonné de se voir sur les bras 200 hommes qu'il croyait à 100 lieues de lui.

Néanmoins^ comme il était réellement brave^ il fit bonne contenance et essaya de se tirer d'affaire en se battant courageusement.

Cerné de toutes parts^ et voyant ses compagnons tomber autour de lui^ décimés par les fusils à longue portée que Tagha Ben Driss avait donnés au goum de son frère^ Bon Choucha reconnut bientôt que la fuite était impossible et que Theure de sa perte avait sonné.

Si son ennemi eût commis la faute de l'attaquer à Tarme blanche^ Bon Choucha ne serait pas tombé vivant dans ses mains et aurait péri dignement^ en tuant^ jusqu'à sa dernière minute.

Mais Sâïd avait placé sa troupe sur une position dominante et de là commandait le feu à grande distance. Ses hommes se regardaient comme engagés dans une partie de chasse aux lapins.

A la fin, Bon Choucha^ blessé^ tomba^ criatit qu'il se rendait à Sâïd ben Driss. On m'a affirmé que ce fut le kaïd £1 Bâdj, très adroit tireur^ qui blessa Bon Choucha ; d'autres prétendent que ce fîit Sâïd lui-même. Ce détail n'offre qu'un intérêt secondaire. L'honneur de cette capture impor-

tante revient tout d'abord à Tagha d'Ouargla^ qui avait bien préparé cette expédition, et su/rtout à son frère qui Texécuta, la dirigea avec vigueur et intelligence. On connaît le dénouement qui suivit : il eut lieu bien loin de là^ sur le terrain des exécutions militaires^ à Constantine.

Après cette digression, revenons à notre récit.

Le 19 février, au point du jour, après un séjour de 36 heures, nous quittons Ouargla par un temps magnifique. La veille, dans l'après-midi, nous y avons eu 33 degrés sous la tente.

Adieu, belle oasis, adieu à tes 500,000 dattiers, à ta kasba, orgueilleuse de sa double enceinte et de son dopjon féodal ! Tout cela est construit en briques, séchées au soleil et recouvertes d'un ciment boueux et noirâtre, mais tu n'en es pas moins la reine du Sahara !

Adieu donc, mais pas au revoir de sitôt, car la route est longue et dure à ceux qui viennent te rendre visite !

Te voir une fois, c'est bien ! Cela reste dans les souvenirs, fait époque dans la vie, et, de même qu'il n'était pas permis à tout le monde d'aller à

Corinthe^ je pense qu'en attendant le chemin de fér Tv&ns-Saharien^ on pourra dire avec orgueil :

« ïdi fait séjom/r à Ouargla, t »

tJn épisode bien curieux^ au point de vue de la. céiâeur locale^ signala notre départ ; une cinquantaine de gamins de tout âge^ au teint fauve^ bistré et bronzé se m^^laient dans les rangs des soldats et paraissaient décidés à nous accompagner jusqu'au bout du monde. Ils s'avançaient d'un pas relevé et redressaient fièrement la tête aux accents belUqueux des trompettes sonnant la mardie» Ces jeunes guerriers^ remplis d'ardeur^ dé* sériaient le foyer paternel^ pour venir chercher dans nos cités du Nord une destinée plus heureuse que céUe qui les attendait dans leur bourgade saharienne. Il ne leur avait fallu que peu de temps pour reconnaître et apprécier les bienfaits de la civilisation : au camp d'Ouargla, nos hommes les avaient bien accueillis et les avaient admis à prendre fraternellement^ dans la gamelle nationale^ leur part de soupe et de rata.

Or^ Ton doit désormais regarder comme un fait certain^ que des bambins, n'ayant jamais eu d'autre nourriture que des dattes poudreuses ou du mauvais kouskous^ mâangé de gravier apporté par le rént^ préféreront toujours à ces aliments^ peu

variés et trop primitifs^ Tordinaire du taroupier français. Les fruits du lotus même ne sauraient soutenir la comparaison et seraient abandonnes sans regret^ sans la moindre hésitation.

Et puis^ quel avenir dans les oasis ? Là, comme ailleurs, les jeunes imaginations rêvent à na horizon plus large, à une sphère d'action moins re&serréey aux combats, à la gloire : Ton a vu et Ton voit encore, dans ,nos régiments de spahis et de tirailleurs, des nègres qui sont devenus sousr-lieutenants et lieutenants. La France se montre hospitalière pour toutes les croyances, toutes les races et toutes les couleurs. « En avant donc, avec les » chasseurs d'Afrique et les tringlos du général » Liébert ! Grâce à eux. Ton peut faire la route T& sans craindre la famine et les mauvaises ren- » contres. Une fois arrivés dans les villes du » Tell, nous nous ferons commissionnaires ou ci- » reurs de bottes, et nous attendrons ainsi le jour » fortuné où notre âge nous permettra de prendre » du service et de porter le fusil du soldat. »

Tel était sans doute le raisonnement de nos nouveaux compagnons de voyage.

Par malheur pour cette combinaison, ils n'avaient point songé à Taffection naturelle que les parents, dans le désert ainsi que partout, éprou*

vent pour leur progéniture ; ils n'avaient point fait entrer ce sentiment en ligne de compte et oublièrent de demander à leurs ascendants Tautorisation de nous suivre. Funeste négligence I Désastreuse omission I

Les parents^ peu enclins à favoriser une vocation qui venait de se déclarer si subitement, soupçonnèrent les projets de fuite de leurs rejetons.

Inquiets de ne pas les voir revenir au bercail^ ils se mirent à leur poursuite peu après notre sortie des murs de la ville. L'incident fut comique.

Partis de leurs demeures à différents intervalles^ les pères de famille se lancèrent sur nos traces^ un peu en désordre^ échelonnés à la file indienne et à une certaine distance les uns des autres^ suivant la rapidité du coursier de chacun ; car tous avaient choisi^ pour nous atteindre au plus vite^ Tunique monture des oasiens^ celle du prophète Balaam et de Sancho Fança^ le vulgaire roussin d'Arcadie^ en un mot^ qui^ excité par des coups de bâton vigoureusement appliqués^ galopait aussi bien que ses courtes jambes le lui permettaient.

A une lieue de la ville^ le premier de ces poursuivants nous rejoignit et^ sans s'arrêter à des formules de politesse hors de saison^ il gagna avec célérité la tête de la colonne^ arrêta son de$Prier et^

campé comme un inspecteur général un jour de grande reme^ nous regarda défiler devant lui. Ses yeux perçants et scrutateurs eurent bientôt découvert son héritier^ garçon de 14 ans^ qui se rapetissait^ baissait la tête, feignant de ne rien voir autour de lui, moyen infaillible employé par les enfants de tous les pays du monde pour n'être point vu ; il se blottissait entre deux de nos cavaliers et se berçait naïvement de la douce illusion qu'il allait passer inaperçu.

Mais comment échapper aux regards inquisiteurs d'un père affectueux et désolé ?

Celui-ci^ dès qu'il eut reconnu son fils, mit pied à terre^ se jeta sur lui tout éperdu^ le saisit vivement par les oreilles^ enjamba de nouveau son quadrupède et r^rit au pas accéléré le chemin d'Ouargla^ sans lâcher l'enfant qui poussait des cris de paon et se débattait avec conviction sous les marques touchantes de l'amour paternel.

Cette scène se répéta quelques minutes plus tard^ pour recommencer encore un grand nombre de fois^ et ne se termina qu a une £a,ible distance de Negoussa^ au moment où tous les enfants^ ayant été successivement appréhendés au collet par leurs auteurs, il ne resta plus avec nous que deux jeu-

nés négrillons d'une quinzaine d'années^ Mabrouk etMessâoud.

Ceux-là, personne ne vint les réclamer : ils étaient orphelins.

Us nous suivirent jusqu'à Constantine, bien traités, bien nourris^ et s'efforçant de nous témoigner leur reconnaissance par de petits services : ils allaient chercher de Teau, préparaient le bois pour la cuisson des aliments, se montrant en un mot très attentifs à se rendre utiles ; au bout de quelques jours, on pouvait leur confier la surveillance du pot-au-feu. Nouvel exemple à citer qu'un bienfait n'est jamais perdu.

L'un d'eux fut installé comme enfant de troupe au S"" tirailleurs ; il a appris le français et porte aujourd'hui les galons de capond, en attendant mieux.

L'autre, ayant eu le loisir de méditer sur les grandeurs et servitudes de la vie militaire, aima mieux se placer dans une grande famille, où il est apprécié pour ses habitudes fidèles et dévouées .

Maintenant, reprenons notre journal de route.

Nous arrivons, à 10 heures du matin, à Negoussa ; la femme de Bon Choucha y est depuis hier ;

elle a appris en route la r'azzïa opérée par son mari, qui ne se doutait guère qu'elle était là, tout près de lui; elle se rend à Ouargla, chez Ben Driss, où elle sera échangée contre la cousine d'Ali Bey et remise aux mains de ses parents.

A Negoussa, nous quittons la voie que nous avions suivie à l'aller : nous obliquons au Nord- Nord-Est, laissant sur la gauche le chemin qui conduit à Arrifidji et à El Hadjira, et nous prenons la corde de Tare formé par la ligne que nous avions parcourue précédemment.

Nous campons, vers 3 heures de l'après-midi, à Hassi bou Khezana, après avoir un peu dépassé Oglet El Arbda, où il y a quelques puits de bonne eau.

Depuis notre <iépart d'Ouargla, nous avons fait à peu près 40 kilomètres.

Les deux puits de Bou Ehezana n'ont que de la mauvaise eau, mais ce bivac fournit du drine et du bois en abondance.

Le vendredi 20 février, nous partons à 6 heures et traversons quelques dunes : direction toujours Nord-Nord-Est. A midi, nous faisons halte au Bir Douïdï, mais il est à sec; alors, sans déjeuner, nous remontons à cheval et nous arrivons à 2 heures à Hassi Mâmmar, avec 48 kilomètres dafls les

jambes des chevaxix; depuis Bir Douïdï^ nous avons fait un c;rochet à droite^ le guide s'étant trompé; nous perdons ainsi une dizaine de kilomètres. Nous n'avions rien mangé depuis la veille et^ à 6 heures du soir, le potage à la viande Liebig reçut un chaleureux accueil. La journée du 21 fut la plus rude de cette promenade militaire : réveil à 4 heures 1/2, départ à 5 heures 1/2. A 7 heures^ nous rencontrons trois cadavres au lieu dit Matmat ; ce sont des bergers des Oulad Saïah^ tués par Bou Choucha dans la nuit du 13 février.

A 8 heures 1/2, nous relevons le puits appelé Hassi Oulad Sidi Messdoud ; à 11 heures, grand'halte au puits d'El Malah ou de Mouïlah, ce qui signifie la même chose .et veut dire que l'eau y est salée pev, ou prou ; nous le constatons suffisamment pour pouvoir renseigner ceux qui nous y succéderont.

Là, nous reprenons la route d'El Hadjira à Tougourt ; nous revoyons le campement de Drâa £1 Baguel, et, le soir, à 6 heures, nous mettons pied à terre à Blidet Amar.

Le temps, qui avait été très beau jusque là, devient menaçant : le ciel se couvre et le vent souffle avec fureur ; un véritable ouragan se dé-

clare ; les dunes de Blidet Amar, côté Sud-Ouest^ se mettent à fumer^ le sable nous brûle les paupières ; nous étions heureux d'arriver à l'étape.

Pans la crainte de voir nos tentes enlevées par la tempête^ en restant en dehors de Toasis^ nous campons dans les rues étroites et sur Tunique place du village ; en un mot^ nous nous logeons^ vaille que vaille^ un peu partout^ là où nos chevaux et nos tentes peuvent trouver un petit coin.

Vers 7 heures^ à la nuit complètement close^ chacun a fait^ tant bien que mal^ son nid pour dormir : hommes et bêtes sont exténués ; nous avons parcouru 60 kilomètres en 12 heures^ et nous avons tous besoin d'un long sommeil pour réparer nos forces.

Fendant la nuit, le vent s'est calmé et le soleil reparait radieux. Nous quittons Blidet Amar à 9 heures 1/2 du matin ; vers midi^ il fait très chaud, environ + 40^ centigrades, et à 1 heure 20 minutes, nous arrivons à Tougourt. Nous avions gagné une journée en prenant la route de Hassi bou Khezana et de Hassi Mâmmar.

Lundi, 23 février, séjour et repos.

Le 24, nous partons de Tougourt à 6 heures 1/2 : marche à l'Est ; première pause à 8 heures moins *'

-semi quart. Nous Tenons de traverser^ sur cTétroites chaussées^ des marécages qui s'étendent depuis la ville jusqu'au pied de hautes dunes^ que nous conunen^ns à gravir et à descendre alternativement.

A notre gauche, dans le lointain, se montre l'oasis de Meggarin. Nous jetons un dernier regard sur la longue file de palmiers que nous quittons^ et^ à 11 heures^ nous nous arrêtons auprès des puits d'eau saumâtre de Meguitla (le petit combat). Nous avons fait à peu près 24 kilomètres.

Le 25, courte étape : partis de Meguitla à 6 heures 20^ nous atteignons Mouî Chabi (un puits)^ à 8 heures — 8 kilomètres ; — de Mouï Chabi à Mouï Ferdjan, 10 kilomètres; nous y arrivons à 9 heures 1/2 ; nous y déjeunons^ &isons boire les animaux^ en repartons à midi, et^ vers 1 heure 1/2, nous campons sur un plateau sablonneux, tout près de l'endroit désigné sous le nom de Sïf Es Soltan (on appelle Sïf une crête arénacée moins considérable que la dune).

Nous n'y trouvons pas d'eau, mais nos chameaux en portent soixante tonnelets de 50 litres chacun.

La journée est de 26 kilomètres. Nous avons suivi une route un peu plus facile que celle d'hier : moins de dunes, mais nous sommes toujours dans

le sable. La chaleur a été excessive^ et le soleil nous semblait de feu ; le ciel est couvert, le soir. Le 26, départ à 6 heures ; il a plu, la nuit. A partir de 8 heures, nous retrouvons les hautes dunes ; à 9 heures, nous déjeunons à Mouï El Kaïd, distant de 14 kilomètres du plateau de Sïf Es Soltan ; Teau du puits est bonne et abondante.

AH heures 1/2, nous repartons, marchant sans cesse à travers d'énormes dunes ; les bêtes sont fatiguées ; nos malheureux mulets du train, chargés de 120 à 150 kilos, enfoncent jusqu'au-dessus du paturon et sans qu'ils aient une minute de répit ou d'interruption.

Enfin, vers une heure 1/2, ayant parcouru 10 kilomètres depuis Mouï El Kaïd, nous campons auprès des sept puits de Mouï Fatma. Nous avons fait, en tout, depuis le matin, 22 kilomètres, pas davantage; mais quels kilomètres ! du sable, toujours du sable, à droite, à gauche, devant, derrière, partout 1 Et quel sable! des montagnes! avec des ravines, des précipices, des vallées, des défilés, des plaines !

A un moment, le général Liébert qui se trouvait sur une crête fort élevée, un peu sur la'tooitë de notre petite troupe, m'appelle «t je cours à lui au galop. Il étendit la main silencieusement et me

montra l'immense spectacle des dunes qui se déroulaient sous nos yeux et nous entouraient à perte de vue.

Jamais je n'ai éprouvé une émotion pareille.

Comme je me suis trouvé misérable et petit dans ce chaos^ dans cette solitude infinie ! Comme je me sentais pjgmée au milieu de cette immensité^ sans bornes à nos regards ! C'était beau d'horreur !

La rêverie s'imposait à Timagination : on eût dit d'une vaste mer solidifiée d'un seul coup de baguette par un enchanteur digne des héros de la Table-Ronde ; mais une vraie mer, avec ses vagues fixées, Arrêtées tout à coup dans leurs élans désordonnés et dans leurs entre-chocs furieux. Cette contemplation muette est bientôt suivie d'une sorte d'effroi : ces dunes ressemblent aussi à des tombeaux, à des sépulcres gigantesques ; on peut les comparer à une nécropole cyclopéenne, que la mort aurait choisie pour j établir son domicile éternel.

Rien n'est désolé comme ce panorama lugubre et fantastique, que nous avons tous admiré en frissonnaat; mais, rien au monde ne peut le décrire et le faire comprendre ! La plume et la parole sont impuissantes, et Ton songe à Dieu « qui seul est grand! » Les sept puits de Mouï Fatma,

creusés dans une dépression^ entre quatre grosses dunes, sont les seuls vestiges qui nous rappellent la présence de l'homme. L'eau en est excellente.

Nous quittons le bi vac de Mouï Fatma à 6 heures du matin, le 27 février.

Pendant 15 kilomètres, nous gravissons les dunes ou nous tournons à leur pied, sans discontinuer. — Relire la relation de la journée précédente (1).

(1) Pour donner au lecteur une idée des difficultés et des fatigues que présente la marche dans les sables, nous ne saurions mieux faire que citer encore M. Bouderba:

c Six heures de marche nous menèrent à Âïn Et Teïba » (la bonne source). Nos hommes et nos chameaux étaient t exténués par les montées et les descentes successives à

• travers les dunes. Nous en rencontrâmes de si hautes

• qu'elles barraient entièrement le chemin, et comme le 9 vent du Sud régnait depuis longtemps» nous en trouvâmes

• qui, du côté opposé, étaient presque à pic et qu'il devei nait impossible aux chameaux de franchir. Ma première » pensée avait été de nous frayer un sentier à Taide de » pelles ; ce que voyant, Si Othman (le guide de Bouderba)

• se mit à sourire : c Vous n*en finirez jamais de cette » manière, me dit-il, voici le mode à suivre. » Et immé-

> diatement il quitta son haïk, nous invitant à l'imiter. 3» Alors nous nous plaçâmes accroupis sur une ligne, et, i nous appuyant fortement sur nos mains, nous poussâmes

> en avant le sable avec nos pieds ; par ce procédé, nous » eûmes rapidement établi une rampe d'une inclinaison M convenable. Cette première opération faite, il nous fallut

— iOO —

Aujourd'hui^ la marche prend la direction Sud- Sud-Est.

Les mulets^ bien reposés par une bonne nuit, sont admirables de vigueur : on croirait^ à chaque instant, que les pauvres bêtes n'auront pas la force de franchir ces mamelons, où leurs sabots s'engloutissent ; mais, s'ils hésitent parfois, ils ne bronchent point et, raidissant leurs jarrets, ils se tirent bravement des plus dangereux passages.

A 8 heures, nous apercevons au loin des touffes clairsemées, d'un vert sombre, dépassant les crêtes sablonneuses et formant une longue ligne dirigée Nord-Sud.

« — C'est du drine, pensons-nous, cet étemel » drine, l'unique et rare végétation de ce pays » maudit! »

« — Non ! dit le guide. C'est le Souf ! Voilà ses » palmiers et vous apercevez leurs têtes ! »

B faire franchir le passage & nos chameaux, en les condui- » sant un à un et supportant une partie de la charge sur » nos épaules, afin d'accélérer le mouvement. Si Ton veut » considérer que cette opération se renouvelle fréquemment » dans une journée, au milieu d'un sable brûlant et sous > l'action du siroco, on peut facilement se faire une idée » des fatigues et des ennuis que nous eûmes à sabir pen- » dant cette partie du voyage. » (Voyage à R'at, journée du 26 août 1858).

A 9 heures, nous atteignons le petit village d'Ourmas (ou Bourmas) ; de même que dans tout le pays du Souf, les têtes seules des dattiers dépassent les sables.

A 10 heures et demie, nous déjeunons à Kouïnine (la seconde ville du Soutj, après avoir encore gravi des bancs de sable de 60 mètres de hauteur.

A midi, nous repartons dans la direction Sud, et, aune heure, nous e-ntrons dans El Oued, la capitale, au milieu des flots d'une population très empressée et manifestant son bonheur par des coups de tremblons et par des décharges de pistolets (toujours dans les jambes des chevaux, suivant leur damnée coutume).

Je n'exagère pas en disant que 5,000 personnes de tout âge vociféraient, criaient, hurlaient et faisaient parler la pcmdre, formant la haie sur notre passage.

C'était la fantazzïa à pied.

A part les Troud, qui sont bons cavaliers, il y a très peu de chevaux dans cette région .

La ville d'El Oued ofire l'aspect d'une enceinte de ruches à miel : ses maisons, petites et basses, sont des cahutes couvertes de dômes minuscules et ayant la forme d'une calotte bombée et sphérique.

Nous dressons les tentes auprès de la Easba, située au Sud-Ouest de la ville, et, comme le h^ romètre baisse beaucoup, nous assujettissons le mieux que nous le pouvons les piquets et les pieux destinés à les consolida ; opération difficile et qui n'offi-e^ dans le sable, que très peu de sécurité.

Vers 4 heures du soir, le général, accompagné de ses officiers et de Si Mâmmar Et Tidjani, qui nous avait suivis depuis Tougourt, va visiter l'intérieur de la Kasba, où réside encore la famille d'El Arbi Mameluck, laquelle se compose de deux femmes, d'un petit enfant (l'aîné est à Biskra) et d'un certain El Agbi, beau-frère d'El Arbi.

D'après eux, El Arbi Mameluck, en quittant El Oued, a emporté 700 douros (3,500 fr. ) lui appartenant et 200 douros (1,000 fr.) d'amendes ou de contributions de guerre, des burnous du Djérid, des haïcks du Souf et des armes de prix dont il voulait faire cadeau à ses amis et connaissances.

Ses meurtriers n'ont donc pu lui voler qu'une somme totale de 10,000 francs, d'après l'estimation des objets ci-dessus mentionnés.

Ces renseignements, déjà connus au départ d'El Arbi, ont été confirmés par des émissaires expédiés auprès des assassins réfugiés au Djérid.

D'un autre côté, la seconde femme d'£l Arbi déclare qu'El Agbi et la sœur de ce dernier (première femme d'El Arbi) ont fait enlever des objets de valeur et des sacs d'argent par Tintermédiaire d'un de leurs frères, lequel les aurait emportés à Bône, leur ville natale.

Après avoir donné des ordres pour que la succession d'El Arbi fût réglée par les soins du kadi, conformément à la loi musulmane, le général convoqua dans la cour de la Kasba les notables et Kebar de TOued Souf. Il leur reprocha vivement la négligence qu'ils avaient montrée en laissant aux assassins le temps de fuir en Tunisie ; il leur déclara que cette conduite méritait même d'être taxée plus sévèrement, mais qu'il voulait user de la plus grande indulgence envers eux, espérant que, cette fois-ci peut-être, la douceur vaudrait mieux qu'une répression sévère.

oc Mais, dit-il en finissant son allocution, ne » me faites pas repentir de ma clémence, car, à la » première faute de ce genre commise par vous, » je vous traiterai avec la dernière rigueur et » chacun reconnaîtra que vous avez mérité le plus » terrible des châtiments. Allez avec le bien ! »

n j avait là deux cents des principaux halii-

tants du pays ; tous se précipitèrent à Tenvi sur la main du général^ la baisèrent avec respect et lui donnèrent l'assurance qu'il serait content d'eux à l'avenir.

Seul, le marabout Si Mâmmar, qui avait assisté à la conférence, ne se montra pas satisfait et voulut convaincre le général qu'une amende collective de 40,000 francs, frappée sur les dix villes ou villages du Souf, produirait une leçon bien plus salutaire que des menaces lointaines, auxquelles on espère toujours échapper.

« — Les Souafa, comme tous les Arabes, disait » Si Mâmmar, ne reconnaissent qu'un maître :

» celui qui sait se faire craindre ; et, tout en vous » remerciant et vous approuvant de ne pas exiger » des otages, ce que craignaient les habitants, à » votre arrivée, je crois cependant que Tindul- » gence doit avoir des limites et qu'il faut impo- » ser le Souf de 40,000 francs d'amende. »

Le général persista dans sa première résolution, et il est probable qu'il avait des ordres supérieurs à ce sujet. Quoi qu'il en soit, n'oublions pas que les marabouts de Temaçïn avaient été tout d'abord accusés par l'opinion publique indigène

d'avoir entretenu des relations avec les assassins d'El Arbi ; qu'en demandant une punition pécuniaire^ Si Mâmmar agissait peut-être avec sa diplomatie habituelle, dans le but de détourner de la zaoyïa les derniers doutes, les derniers soupçons qui pouvaient rester dans l'esprit des autorités françaises. Où est la vérité dans tout cela ? Nous l'ignorons ; Dieu est le plm savant ! Pour nous, notre rôle se borne à raconter ce que nous avons vu et entendu, laissant à chacun de ceux qui connaissent les hommes et les choses de l'Algérie le soin de se faire un jugement, une appréciation saine et exacte.

Après cette séance, le général s'occupa de donner au Souf des administrateurs, et, comme ce pays est divisé en deux soflfs très hostiles l'un à l'autre, il mit à la tête de chacun d'eux un khalifa (lieutenant), relevant directement du chef de l'annexe de Tougourt.

En outre de ces deux soflfs, — Trovdy Oulad Sdoud et Achachy — les localités du Souf subissent également l'influence des deux grandes familles qui prédominent dans le Sahara de la province de Constantine : la famille ou BU Bou Akicaz et la famille ou BU Ben Ganah.

La première a pour chefs Ali Bey et son cousin

Si El Mihoub ben Chemmf; la seccmde^ Si Mohamfned SrHr ben Canah et son îrbre Bau Lakhras.

Guemar, Zegaum, Débita, une moitié à* El Oued, $ont ÙLvcrahles au parti à' AU Bey; tandis que Ta/r^V9tU, Koulnine, Baurmas, Bihima, Sidi Aoun^ Àmieh et Ventre moitié d*El Oued se rangent dn o$té de la ùuniUe Ben Canah.

Pour éviter font froissement, le graâial arait licencié f en quittant Tougourt, le gonm des Arab B^oraba, et remercié le kail Bou Lakhras de ses bons offices depuis notre déput de Biskra.

Et cependant^ Bou Lakras eût virement déôré Tenir au Souf pour y ranimer Tardeur des féaux de sa &mille« Mais il dut prendre congé et rejoindre les campements de ses nomades.

Le 28 février^ à 2 heures du matin^ un coup de vent du Nord s'abat sur El Oued : plusieurs tentes sont enlevées et^ pendant une demi-heure^ on entend les coups de maillet retentir, dans la nuit et malgré la tempête, sur les piquets arra* chés^ que nos hommes essaient de remettre en place*

La journée est mauvaise ; il pleut par intervalles; le vent redouble de fureur; les dunes fument comme des cheminées de hauts foumaux ; nos cuisines^ installées en plein air^ sont inondées

de fable et nos àUmeats ea soot satnrés. Mamger par an traips pareil est une corvée lien désagréable : la ponssière craqne sons les dents qni broient dn gravier mélangé à la nonrritnra

n nous est impossible de visiter ea détail Fcasis d'El Oaed; nous restons tristement enfermés sons la toile qui tamise le sable^ dont les vêtements sont recouverts.

Dans la nuit du l*^ mars 1874^ Touragan persiste plus violent que la veille* Notre tenter bien que soigneusement bouclée et consolidée par de forts piquets, ainsi que par le sable que nous avions &it rejeter en grande quantité sur les bords, nous donnait des transes et des inquiétudes indescriptibles. Que devenir dans les ténèbres, sans abri, au milieu d'une tempête de sable, de pluie, de tourbillons de poussière?

Nous attendons le jour dans l'insomnie. Heureusement, la tente, malgré les secousses qu'elle recevait et les saccades effroyables qui lui étaient imprimées, résiste avec succès. Elle ressemble à une goëlctte que ballottent comme un fétu de paille les vagues énormes d'une mer démontée.

Enfin, une lumière terne et blafarde se laisse entrevoir et succède à l'obscurité. Malgré ce temps abominable, nous quittons El Oued et nous arbo-

rons les lunettes bleues à toile métallique^ destinées à préserver nos paupières du sable que noua respirons par tous les pores .

Hélas ! il faut dire la vérité, quand bien même elle devrait faire tort aux marchands de lunettes bleues : ces întruments d'optique sont parfaitement inutiles en ce moment; nous sommes aveuglés littéralement; on ne voit point à dix pas de soi et on n'aperçoit pas le guide qui tient par la bride la monture du général.

Nos chevaux s'agenouillaient parfois, faisaient mine de se coucher, et semblaient nous dire qu'il fallait, par prudence, attendre que l'état de l'atmosphère se fût rasséréné.

Mais s'arrêter n'oBFrait rien de bien attrayant, et aller en avant, même sans voir quelle direction on suivait, nous semblait encore préférable.

Nous songions à l'armée de Cambyse (1) : quel-

(l) € Le 28 août 1858, j'ai vu, par un très violent vent du Sud (guehli), des dunes de cinq à six mètres de hauteur » se transporter d'un point à un autre. Je dois œpendant > confesser que ces dunes, qui nous sont habitueUement » représentées comme le tombeau de (caravanes entières, » sont loin d'être aussi terribles qu'on a bien voulu le dire. ) Elle n*ôDt jamais enterré que des corps inertes. Le mou-

ques^uns^ les incorrigibles^ avaient le courage de faire des plaisanteries sur notre situation ; généralement, nous les trouvions d'un goût douteux et nous les accueillions par un silence glacial.

Bref, cette marche fut la plus insupportable que j'aie faite de ma vie.

A 9 heures et demie, nous arrivons au village de Bihima, où nous déjeunons dans une case, un peu abrités et nous essuyant les yeux.

La poussière avait pénétré jusque dans nos montres, et beaucoup de ces chronomètres étaient arrêtés.

Après le déjeuner, nous nous remettons en route et, à une heure et demie, nous installons le camp devant les palmiers de Sidi Aoun, ayant parcouru, depuis El Oued, 18 kilomètres seulement. La tempête se calme par degrés et, sur le soir, le vent cesse tout à fait ; la nuit s'annonce paisible.

Sidi Aoun, du côté Nord-Nord-Est, est la dernière bourgade du Souf et les dunes s'y trouvent beaucoup moins serrées et moins hautes.

» vement du sable n'a pas lieu subitement» mais bien par » couches très minces qui viennent se superposer Tune sur • rautre. » -^ Bouderba, Voyage à R*at.

Demain^ nous quitterons définitivement cet affreux pajs^ où une population assez dense est venue se fixer Ton ne sait ni comment ni à quelle époque.

La signification du mot Souf, d'après le Dictionnaire arabe-latin de Freytag, est la suivante : terra mollis inter duram et arenosam (volume H, page 377).

Telle est bien la constitution géologique du sol de la contrée; sous la couche dure coule la rivière (oued Souf), dans laquelle on croit reconnaître l'ancien fleuve Triton d'Hérodote et de Ptolémée.

Les Souafa émigrcnt en grand nombre dans nos villes du littoral, où ils se font, pour la plupart, portefaix dans les halles aux grains et dans les marchés aux huiles.

Sobres et laborieux, il finissent tous et toujours par retourner définitivement, avec un pécule plus ou moins considérable, dans leur pays, et ils se vantent que rien ne vaut la patrie, que rien n'est aussi beau que le sol natal.

Or, nous le déclarons sur l'honneur, il faut absolument être né au Souf pour pouvoir se résigner à y vivre, à y terminer son existence.

L'imagination ne saurait donner une idée de la somme d'abnégation et de courage nécessaire, in-

dispensable à des gens qui luttent toute leur vie contre le sable qui les déborde, qui les aveugle journellement et à petit feu, en les accablant des ophthalmies les plys variées et les plus incurables ; qui enterre leurs palmiers, de telle sorte que les têtes seules dépassent l'horizon.

Eh bien ! ces gens-là repoussent le sable de leurs bras, de leurs pieds, de leurs mains, de toutes les parties de leur corps; ils luttent comme des enragés et sont taillés d'une autre manière que les Travailleurs de la mer de Victor Hugo. Leurs efforts n'aboutissent pas à anéantir le sable : loin de là, ces efforts de fourmis n'ont, pour ainsi dire, pas de résultats appréciables ; néanmoins, chaque année, ils finissent par récolter quelques dattes, qui sont d'ailleurs excellentes ; il font du commerce — surtout le commerce de contrebandiers — et ils se regardent comme les plus heureux habitants de l'univers.

N'envions pas leur sort, mais respectons et admirons cet amour de la patrie, qui nous charme, croirait-on, en raison directe de la diflSculté et des obstacles qu'elle oppose à l'existence de ses enfants, suivant l'expression de Montesquieu.

Il y a, dans le Nord de l'Europe, une nation bien laborieuse aussi et dont le nom vient natu-

rellement à la peaséç^ quand ou parle des Souafa : c'est la Hollande. Ce que le petit peuple du Souf déploie d'énergie pour combattre renvahissement des sables^ les Hollandais le déploient également pour lutter contre l'invasion de l'Océan. Eux aussi aiment la patrie, et les Souafa^ malgré la différence de niveau intellectuel et de latitude, méritent l'honneur de leur être comparés.

Avant de dire adieu pour toujours au Souf, nous voulons aborder une question qui présenterapeutêtre quelque intérêt, celle des sociétés religieuses.

La ville de Guemar possède une zaouïa de l'ordre de Tidjani, auquel les Souafa sont en grand nombre affiliés. Quelques-uns font partie de la confrérie des Bahmanïa, dont le chef, Cheikh £1 Haddad, nous fut si hostile en 1871 ; d'autres, en faible minorité, appartiennent à celle de Moulaj Tayeb (du Maroc) ; mais, depuis quelques années, par suite de leurs fréquentes relations avec la Tripolitaine,. nous savons quejcertains d'entre eux se sont fait initier à la secte des Senoussïïn, laquelle a son quartier général au Djebel £1 Akhdar, dans la Cyrénaïque.

A part les Rahmanïa, qui, malgré la sévère répression subie par eux à la suite de Tinsurrection de 1871, npurrissent à notre égard des idées de

haine irréconciliable^ les autres sociétés religieuses ne nous ont jamais déclaré une guerre ouverte ; celle de Tidjani nous a même manifesté des intentions amicales.

Mais les Senovssïîn ont toujowrs fait preuve de sentiments farouches et très franchement hostiles à la France.

Ils sont encore peu nombreux en Algérie ; cependant^ grâce au fanatisme qui le& inspire et qui servira longtemps encore de moyen puissant d'attraction pour les vrais croyants, ils gagnent beaucoup de terrain depuis quelques années.

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