LA MAUVAISE AURORE
La lune est de nacre au ciel de lapis; Le grand parc sommeille ; à l'ombre des arbres, Luisent vaguement des blancheurs de marbres, Faunes et sylvains dans l'ombre tapis.
La Nuit, on dirait, s'attarde et s'attriste, Et quitte à regret la paix des massifs ; Traînant son manteau couleur d'améthyste, L'Aube risque à peine au faîte des ifs Le regard flottant de ses yeux pensifs.
Le parc est si beau, la brise est si douce, — Muets les échos dans l'ombre assoupis, — Les pleurs de la Nuit brillent sur la mousse Dont l'Aurore va fouler le tapis...
Vénus brille, blanche, au ciel de lapis.
La brume est un voile où la lune brode Des lueurs d'iris et d'onyx changeant... Dans l'ombre du bois une forme rôde :
On dirait un grand lis pâle émergeant Là-bas, de la brume aux reflets d'argent.
Une frêle enfant passe, dans l'extase D'un rêve imprécis qui mêle sa voix Aux murmures de la nuit et du bois ; La brume la vêt de candeurs de gaze, La brise module un chant de hautbois.
Blanche elle s'en va parmi les lis pâles ; . Un rayon de lune en ses cheveux dort; Ses cheveux épars sont un manteau d'or Où luit le regard de chastes opales ; Un rayon de lune en ses cheveux dort.
€ Dame de brume et de songe, Dame des premiers lilas!
J'ai marché vers ton mensonge, Dans tes mains prends mon cœur las!
Ton rêve à tous les calices Butine, frelon rôdeur, L'ombre et le bois sont complices De l'émoi de ta candeur 1
Là-bas un chant de violes Soupire, tendre et moqueur :
Est ce le vent dans les saules?
Est-ce l'amour dans mon cœur?
Mes désirs, ce sont les feuilles Que tu froisses sous tes pas; Comme ces lis que tu cueilles, Dans tes mains prends mon cœur las !
Ta beauté frêle n'évoque Que des pensers innocents, Mais ton sourire équivoque Dit le trouble de tes sens.
La voix de la brise semble, — Lointaine — un chant nuptial Dont l'écho chuchote et tremble Dans ton âme de cristal ;
Et voici que tes mains mièvres Ont un geste d'abandon...
Oh ! la douceur de tes lèvres Fraîches dont tu me fais don !
Ta bouche a scellé l'emprise De ta beauté sur mon cœur...
Là-bas les voix de la brise S'aiguisent en chant moqueur.
M'as-tu conquis par le songe Triste dans tes yeux inclus?
T'es-tu prise à mon mensonge D'amour? je ne le sais plus.
Nuit bonne! tu fus complice De l'émoi de ses candeurs, Lis effeuillés aux caprices Des souffles chargés d'odeurs 1 »
Voici que soudain la brume s'élève, Gaze déchirée aux traits du soleil ; Le soleil, tueur des oiseaux du rêve, Darde à l'horizon son glaive vermeil, Vénus ne luit plus dans le ciel vermeil.
Le parc apparaît, surgi du mystère,
Défleuris les lis ! flétris les lilas.
Aux souffles du vent râlant comme un glas !
Le parc lamentable est un cimetière
Où dorment l'Espoir et le Rêve las!
Le soleil cruel sur le gazon jaune, Allonge le spectre horrible des ifs, Et l'on ne voit plus parmi les massifs. Qu'une satyresse au col d'un vieux faune De marbre, nouant ses deux bras lascifs !