‹ Étapes vers le crépusculeChapitre 4 sur 53 · LE REGNE DE LA MORT · texte numérisé non relu

LE REGNE DE LA MORT

Un silence, une puix étrange se firent des passions humaines.

MlCHELET.

Un silence, une paix étrange sur l'Empire

Tombent ; tout bruit vivant, toute rumeur expire,

Comme en l'apaisement d'un soir près de finir.

Dans l'attente du jour dernier qui va venir

Les voix des passions humaines se sont tues.

Les temples désertés sont vides de -statues;

Les dieux vaincus sont morts, et, dans les Parthénons,

Les ronces et le temps ont effacé leurs noms.

Jésus, victorieux et Dieu par le supplice,

Règne ; le monde entier a vêtu le cilice

Et se recueille à l'ombre sainte de la croix.

Plus de liens, plus de famille, plus de lois ;

On dédaigne les biens qu'on s'arrachait naguère ;

Plus de procès, plus de discordes ni de guerres :

Le soldat a jeté ses armes, le Germain,

Le Hun, campent en paix sur le vieux sol romain.

Le peuple et le Sénat désertent la curie,

Car le ciel est la seule et prochaine patrie,

Et l'homme à qui le soin de son salut est cher

Vit, ardent seulement à combattre la chair,

Dans le devoir austère et dans la solitude,

Pour mériter d'entrer dans la Béatitude.

Plus de travaux, plus de rires ni de festins,

Ni de chansons, au bord des beaux fleuves latins

Qui virent les amours d'Horace et de Tibulle.

On vit comme dans un étrange crépuscule

Où sombre la vigueur du corps et de l'esprit.

La joie est condamnée et l'amour est proscrit;

Tout est piège et terreur, la Nature est suspecte,

La gaieté, la beauté tentent la chair infecte :

(( Hommes! priez, veillez, car, dans l'ombre, on entend

Le rire affreux et le pas furtif de Satan

Qui rôde et pousse rhom.me aux mortelles débauches !

Repentez vous ! soyez humbles î les temps sont proches;

Jésus l'avait prédit et des signes ont lui. »

Et le monde chrétien qui sent peser sur lui

L'a lassitude immense et le dégoût de vivre

S'émeut du seul désir, et tressaille et s'enivre

Du seul pieux espoir de s'asseoir pour jamais

A la droite de Dieu, dans l'éternelle paix,

Tous, pareils aux soldats en armes sous la tente, Veillent, impatients et graves, dans l'attente Du signal dont le ciel va bientôt retentir. Tous, ayant ceint leurs reins, aspirent à sortir De ce monde perdu de vices et de crimes, Et la mort apparaît à ces rêveurs sublimes Comme le port unique où l'homme doit enfin Goûter le calme et l'extase dont il a faim !

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