L'ENNEMI
Amour ! vieil ennemi de l'homme ! éternel piège Où tombent l'animal que tourmente la chair, Et tous ceux que le rêve implacablement cher D'un idéal toujours inaccessible assiège!
C'est par toi que, grossi d'âge en âge, le flot Des générations se gonfle croit et roule L'épaisseur de sa fange et le bruit de sa houle, Jetant au ciel muet un éternel sanglot !
Les temps sont-ils venus, et l'aurore prochaine Qui nous annoncera le jour sans lendemain Où, du néant premier reprenant le chemin, Les hommes briseront leur misérable chaîne,
Et, sentant le remords s'éveiller en leur cœur, Des fautes des aïeux expiateurs sublimes. Cesseront de jeter de nouvelles victimes Pans l'arène sanglante où règne la douleur?
Où tu mourras, Amour, exilé de la terre,
A jamais renié par tous les cœurs mortels,
Dieu sans croyants, Dieu sans prêtres, Dieu sans autels,
Sur les ruines de ton temple solitaire ?
Rédempteurs méconnus ! bourreaux au cœur pieux ! Ascètes qui viviez, immobiles et calmes. Sous l'ardeur des soleils ou dans l'ombre des palmes. Seuls, face à face avec la majesté des cieux !
Dédaigneux du combat stérile de la vie. Hors du monde apparent élevant vos esprits, Vers un pur idéal du vulgaire incompris Vous tendiez ardemment votre âme inassouvie !
Et tandis que, meurtris et décharnés, vos corps Se roidissaient en d'éternelles attitudes. Dans le calme et l'immensité des solitudes, Vous entendiez chanler'de mystiques accords.
La Mort, dont vous étiez les sublimes complices, La Mort, en vous ouvrant le ciel, continuait L'ivresse de l'extase et du rêve muet Dont, vivants, vous aviez savouré les délices !
Par le renoncement et par la volonté, Vous aviez triomphé de la Vie illusoire, Vos eff -rts ébranlaient la Croix expiatoire Où, depuis vingt mille ans, saigne l'humanité !
Et si l'homme stupide eût marché sur vos traces. Il eût pu, volontaire allié de la Mort, Arrêter pour jamais le temps dans son essor, Et le fourmillement formidable des races!
Marcherons-nous jamais dans votre âpre chemin? La route du salut est difficile à suivre, Et notre lâcheté nous ordonne de vivre Brillera-t-il jamais le jour sans lendemain ?