LA CROIX
La foi simple faisait s'évader l'âme humaine Vers l'idéal, hors de l'effroyable prison Où veulent l'enfermer l'Orgueil et la Raison, Comme un aigle captif ayant rompu sa chaîne S'envole par delà la nue et l'horizon.
Mais la Science, porte-clefs prudent, se lève, Aux geôles du réel nous ramène, troupeau, Et souffle pour jamais l'illusoire flambeau Qui nous égarait par les vains brouillards du rêve En nous montrant le ciel au delà du tombeau.
Nous avons renversé comme une vieille idole, Comme un épouvantail qu'érigèrent nos mains, Dieu, ce fils de la crainte et de l'espoir humains,. Et du front du Sauveur arraché l'auréole Qui n'illumine plus les mystiques chemins,
Et des cieux la science a reculé les bornes Si loin, que l'Espérance humaine n'y peut plus Distinguer le séjour antique des élus : La mer cosmique emplit les Immensités mornes, Et Dieu ne règle pas son flux et son reflux!
Pourquoi donc te dresser, ridicule fétiche, Sur l'autel, au fond du prétoire où l'innocent Doute de la justice en te reconnaissant, Sur la place publique où Judas gras et riche Trafique des deniers qui payèrent ton sang ?
Pourquoi donc parmi nous conserver ton image. Simulacre aboli des superstitions, Puisqu'àton front l'épine a perdu ses rayons? O grand Christ douloureux! ce dérisoire hommage Que nous rendons encore au Dieu que nous nions
N'est-il qu'une ironie atroce qui s'atteste, Ou dit-il un respect que notre orgueil dément Pour le spectre d'un Dieu qui tend éperdùment Sur nos fronts de damnés ses bras, comme en un geste Pitoyable d'universel embrassement?...
Non! c'est qu'épouvantés par la grandeur du crime, Lâches, nous imitons le meurtrier que mord La meute fauve des terreurs et des remords, Et qui vient, fasciné, contempler sa victime. Gisant rigidement sur la dalle des morts :
Le prétoire, l'autel, le forum sont les morgues
Où nous buvons ainsi qu'un exécrable vin
L'obsédant souvenir de ton trépas divin :
Les chants que nous mêlons aux musiques des orgues
Célèbrent un amour que nous feignons en vain ;
C'est qu'ayant immolé l'éternelle Justice, Nous avons fait, pour notre juste châtiment, De la victime un dieu qui tente obstinément Nos cœurs désabusés, un Dieu dont le supplice Symbolise à nos yeux notre propre tourment!
Nous saignons, à jamais liés à ton cadavre,
Sur le bois infamant où nous t'avons cloué,
Et qui flotte, débris du navire échoué,
Où nous nous accrochons pour voguer jusqu'au havre,
Sur la mer en courroux dont l'homme est le jouet !
Mais tes bras ne sont plus étendus pour le geste De paix et de pardon et d'oubli qui jadis Semblait nous convier aux proches paradis : Ils appellent, levés vers ton Père céleste, L'anathème éternel sur nos fronts de maudits!
Et notre espoir défaille ! et ta pâle effigie N'est plus que le symbole illusoire et cruel De l'inutile effort que tente vers le ciel L'humanité liée à la croix de la vie Et que la lance perce et qu'abreuve le fiel ;
Et toujours nous verrons dans nos deuils et nos fêtes,
Luire et saigner devant nos yeux épouvantés
Ce fantôme enfanté par nos iniquités,
Ce cadavre de dieu suspendu sur nos têtes,
Et nous barrant le seuil des paradis quittés!
En vain, parfois, ivres de nuit et de blasphèmes, Nous essayons de te repousser au tombeau : Tu surgis du sépulcre, ô Victime! ô Flambeau! Spectre dont le regard brille au fond des cieux blêmes Comme l'acier du couperet sur l'échafaud!
Ton auréole, parles ténèbres d'éclipsé Où sombrèrent l'Espoir et la Religion, Luit, sanglante et pareille au sinistre rayon Que l'oj voit flamboyer dans les apocalypses. Pour éclairer l'horreur de l'expiation !
Cl^ÉPUSCUliE
Sur tes genoux, ô Tristesse ! V Je pose mon front souffrant.
A. Retté.