LA MAREE
Le silence, la nuit. — Partout, ici, là-bas, La solitude ; au ciel funèbre, gris et bas, Des nuages pareils à des monstres difformes. En amoncellements de cumulus énormes Stagnent. — A l'horizon, une sourde rumeur Soudain s'élève, croît, puis s'apaise et se meurt. Et s'enfle de nouveau, monotone, effarée, Semblable au grondement d'une haute marée. Clameurs guerrières? Cris de colère ou d'effroi? On ne sait. Tour à tour le souffle du vent froid L'apporte ou l'éparpillé en lointaines bouffées Qui s'éteignent bientôt, dans la brume, étouffées.
Mais voici qu'elle approche et grandit; lentement Se répand, gronde, éclate en un mugissement Formidable : Soupir de l'Ombre qui tressaille. Voix monstrueuse de volcans et de batailles, Faite de mille cris étranges et divers : Blasphèmes, chants guerriers, sanglots, rires amers,
Cris de colère, cris d'angoisse, cris d'alarmes. Qui vive, appels, fracas des chaînes et des armes ; Des lèvres balbutient des mots qu'on n'entend pas, Mêlés aux cliquetis du fer, au bruit des pas,. Au bref hennissement d'un cheval qui s'effare; Des trompettes de cuiv're éclatent en fanfares.
Cependant, au lointain, le brouillard que les cris
Déchirent en lambeaux flottants de voiles gris
Laisse confusément entrevoir une foule
D'hommes qui va, se tord, s'agite, hésite, roule,
Tumultueuse, m.ultiforme, à pas pesants ;
Et ces hommes, guerriers, penseurs et paysans,
Mêlés entre eux, par la montagne et par la plaine,
Marchent, les pieds en sang et le front en sueur.
Parfois, dans la masse mouvante, une lueur
Fugitive naît, court, scintille, et soudain tremble
Et s'éteint. Des chansons, des blasphèmes, ensemble
Eclatent ; des combats s'engagent dans les rangs,
Des hommes tombent, las, meurtris, sanglants, mourants.
Écrasés sous les pieds de la foule qu'enivre
La strideur de ses cris et des buccins de cuivre.
Quelques-uns, qu'on dirait marqués d'un signe au front, Acclamés par l'éloge ou flétris par l'affront,
Vers son but ignoré conduisent cette horde,
Qui parfois, comme un flot irrité les déborde;
Et, dans l'immensité morne et faite de nuit.
Ils vont, l'œil plein de flamme et le front lourd d'ennui.
Tel jadis au désert, le peuple saint en marche
S'avançait, précédé des prêtres et de l'arche.
Où va ce flot vivant? vers quels cieux ? vers quel but? D'où vient cette innombrable et farouche tribu ?... D'où viennent la nuée et l'orage qui passe, Et la peste? de Dieu, de la nuit, de l'espace, De l'inconnu !
Soudain, drapeaux, armes, pavois S'agitent ; les rumeurs deviennent une voix Profonde, unique, formidable, qui crie : « Hommes 1 Arrière, rangez-vous, arrière ! car nous sommes L'Avenir radieux qui vous pousse au néant ! »
Monte, marée irrésistible! ô flot- géant,
Monte ! Nouveaux venus, sans regrets et sans haine,
Nous vous abandonnons la montagne et la plaine
Où nous passons, bétail en holocauste off'ert
Au Destin qui nous fouaille avec son fouet de fer.
Disputez-vous le champ où la ronce et l'ivraie '
Étouffent la moisson vainement espérée !
Venez ! chacun de nous, heureux et libre, ira,
Moissonneur rebuté par un labeur ingrat.
Se reposer, avant d'avoir lié sa gerbe,
Dans l'ombre du feuillage et la fraîcheur de l'herbe.
Nouveaux venus, le champ est à vous : défrichez !...
Mais non, ô voyageurs! pas de halte ! marchez! La nuit, génératrice éternelle et féconde, S'enfle de la rumeur incessante et qui gronJe, Des races à venir, torrentueux troupeaux, Qui vous pressent et vous pourchassent sans repos Vers l'horizon livide et louche que surplombe L'horreur muette et formidable de la tombe !