LA LÉGENDE DU SQUELETTE
Squelette ! aux temps lointains d'une foi surannée, Tu fus l'épouvantail de l'homme et de l'enfant, Le sinistre Empereur des races prosternées Sous tes pieds triomphants !
Nos pères te voyaient, dans la danse macabre, Entraîner sur tes pas, comme un bétail humain, Le pauvre résigné, le riche qui se cabre Au contact révoltant et glacé de ta main.
Le sombre Moyen Age, où tu viens d'apparaître, Sur le monde conquis te regarde passer : Sur le mur de l'église et la toile du maître, On voit ta face grimacer.
Mais quoi ! les royautés ont leurs vicissitudes : Maintenant, ô Squelette, ô prince détrôné! Chacun, riant de tes piteuses attitudes, Insulte sans piiié ton front découronné.
Le carabin sceptique, ô singe que personne Ne craint, sousla peau de lion qui te revêt ! Joue un air guilleret sur ton crâne qui sonne Comme un tambour crevé !
Devant ta chute, ô pauvre exilé de la tombe ! On ne me verra pas, railleur comme un valet Insultant de lazzis Matamore qui tombe ; Squelette ! ton rictus effroyable me plaît !
C'est le sourire aux lèvres du chercheur austère, Gardien des grands secrets à la tombe surpris, Qui contemple, pensif les choses de la terre, Avec indulgence ou mépris.
J'aime ton crâne chauve et la grâce funèbre De tes membres fiuetsque la mort modela. Et tes orbites noirs de vide et de ténèbres, Qui semblent regarder au loin dans l'au-delà.
Comme un hibou captif qu'on porte à la lumière, Tu souffres en silence et regrettes la nuit Où peut-être tes yeux ouverts sur le mystère, Voient une aube qui luit.
O contempteur du monde ! ô philosophe ! ô maître ! Je n'éprouve pour toi ni haine ni dédain ; Je te prends en pitié, sachant que je dois être, O mon frère d'hier ! ton frère de demain !