THÉORIES NON PARASITAIRES
Beaucoup d'auteurs ont nié purement et simplement la nature parasitaire du cancer. Détruisant sans réédifier, 1ls ont préféré une négation à des affirmations hasardeuses. |
Telle est von Hansemann, qui s'appuie principalement sur l'absence d'observations démontrant la contagion chez l'homme d'une façon rigoureuse, et en particulier sur la rareté du cancer des doigts chez les chirurgiens et médecins, qui s'inoculent si souvent les infections banales. À quoi Saul répond : 1° que les extrémités semblent peu prédisposées au cancer; 2° que la liste américaine (1904) de mortalité chez les médecins place le cancer en troisième ligne (après la pneumonie et la tuberculose); 3° qu'il existe des cas de cancer conjugal; 4° que d'assez nombreux parasites chez les plantes (chou) et chez l'homme (bilharzia, filaires) provoquent des {umeurs.
Cohnheim, il y a longtemps, avait émis l’idée d'une inclusion fœtale.
Verneuil décrivait une diathèse néoplasique.
Bard suppose un dérèglement de l’activité cellulaire, mais formule en même temps le dogme de la spécificité
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LR cellulaire, toute tumeur secondaire étant du même type histologique que la tumeur primitive.
Hallion fait l'hypothèse d’une véritable union sexuelle anormale entre des cellules de l'organisme. C'est la théorie karyogamique du cancer (1907) entrevue par J. Roux quelques années plus tôt.
R. Tripier (1904) admet, comme cause commune à toutes les tumeurs, une vicialion spéciale de l’activité régénératrice des éléments lymphoïdes, qui au lieu d'aboutir à l’inflammation donne des néoplasmes. La fréquence assez grande de tumeurs diverses coïneidant chez un même sujet vient à l'appui de cette conception, ou permet tout au moins d'affirmer dans une certaine mesure la parenté de tous les néoplasmes.
Cette parenté, cette communauté d’origine, ressortent clairement des expériences depuis longtemps poursuivies par M. le professeur Mayet : Après avoir obtenu, comme tous les expérimentateurs, des résultats variables par l'insertion de fragments de tumeurs ou en injectant du suc cancéreux obtenu par les moyens ordinaires, M. Mayet eut l'idée d’inoculer non plus du tissu cancéreux, ni du suc chargé de cellules, mais un liquide pur de tout élément figuré, tel qu'on peut l'obtenir par des méthodes spéciales : le plus simple de ces procédés est la filtration. Sans doute les liquides obtenus dans certaines maladies transmissibles [péripneumonie des bovidés (Arloing), vaccine (Remlinger et Osman Nour), cultures de coli d'Eberth, et de vibrion cholérique (Lesieur)] gardent leur virulence après la filtration sur bougies Chamberland, Berkefeld où Cambier. D'une façon générale’ cependant les
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bougies Chamberland constituent, par la finesse de leurs pores, un obstacle infranchissable aux microbes connus.
Si d'autre part on centrifuge avec une rapidité et pendant un temps suffisant le liquide ainsi obtenu, on à la certitude de rassembler au fond de l’éprouvette les parcelles de poussière et éventuellement les microbes qui pourraient, pendant la durée des manipulaions, tomber dans le liquide et troubler le déterminisme de l'expérience. Dans un ordre d'idées voisin, M. le professeur Mayel à pensé que certains liquides organiques (urines, sérum sanguin) étaient susceptibles de renfermer le principe causal du cancer. Mais c’est surtout par l’inoculation de suc cancéreux filtré et centrifugé qu'ont été obtenus des résultals de première importance.
En 1895 déjà, plusieurs cas furent présentés au Congrès de Bordeaux. Il s'agissait de trois lapins qui, après injection dans la veine auriculaire de macérations asepliques et filtrées de cancer humain, présentèrent des accidents de myélite aiguë, avec mort dans deux cas. Depuis 1901, les résultats obtenus dans le laboraloire de M. le professeur Mayet se sont multipliés. Voici, en suivant et en complétant la classification qu'en donne l'auteur dans son article des Archives de médecine expérimentale, ces résultats par ordre d’importance décroissante.
1° Deux cas d'épithélioma expérimental du rein chez le rat blanc :
A. Injection de suc filtré de cancer du sein, en ma-
Em AL cération dans de la glycérine pure, détail dont nous verrons plus loin l'importance. Amaigrissement léger de l'animal. Production de deux petits nodules du rem droit, d'aspect et de consistance encéphaloïde et composés de cellules épithélioïdes à gros noyaux, régulières, tassées, ayant remplacé la substance rénale ; à la limite de la lésion, glomérules et tubuli se retrouvent avec infiltration çà et là des mêmes cellules entre eux et dans la cavité des tubes. (Examen de M. Vialleton.)
B. Injection de suc de sarcome sous-pleural. Amaiïgrissement léger de l'animal. Production d’une tumeur du rein droit, de la grosseur d’un pois, blanchâtre, d'aspect müriforme, de consistance assez ferme et composée de cellules épithéliales agglomérées, à gros noyaux, à protoplasma çà et là bien distinct, ailleurs sans limites fixes. À la limite de la lésion, des cellules semblables sont infiltrées entre les tubuli, dont les coupes apparaissent les unes perpendiculaires à leur axe, les autres plus ou moins obliques ou parallèles. De loin en loin, se montrent quelques très rares fibrilles conjonctives. (Examen de M. Paviot, dessin de M. Bériel.)
2° Lésions prolifératrices de la capsule de Glisson, à structure de carcinome alvéolaire, chez quatre rats blancs :
A. Injection de suc non filtré de myxo-adénome du sein. Les rats injectés meurent onze jours après. Deux d’entre eux présentent une tumeur blancgrisâtre étalée le long du bord tranchant du lobe hépatique principal, et trois ou quatre îlots en taches de bougie sur le reste de latunique séro-fibreuse. Deux examens histologiques
Role constatant le même aspect, mais l’interprétant un peu différemment : pour M. Regaud, leucocytes et cellules conjonctives embryonnaires ou fusiformes dans une substance amorphe ; pour M. Ball, leucocytes et cellules conjonctives rondes et polygonales dans un stroma fibrineux.
B. Injection de suc non filtré de sarcome de la cuisse. Amaigrissement léger des rats. L'un présente une tumeur du bord tranchant du foie, non examinée histologiquement.
C. Injection de suc filtré du même sarcome. Bonne santé apparente des rats. L’un présente deux ou trois nodules du bord tranchant, composés de très nombreuses cellules rondes et de quelques grosses cellules épithéhoïdes oblongues ou polygonales. (Examen de M. Ball, dessin de M. Bériel.)
3° Lésions des organes Ilymphoïdes :
A. Tumeur conjonctive de la rate chez un chien. Injection de suc filtré de myome utérin. Production d’une tumeur de la rate, du volume d’une grosse noix, ayant, à la coupe, l'aspect encéphaloïde et formée de grosses cellules fusiformes, à un ou deux noyaux, qu’entoure du conjonctif fasciculé et des amas de corps embryonnaires.
B. Douze chiens ont présenté dans le mésentère, toujours au niveau de la région iléo-cæcale, de gros amas ganglionnaires, dont l'aspect à la coupe variait, depuis la simple hypérémie jusqu’à l'aspect encéphaloïde. Pourtant, même dans ce dernier cas, les exa-
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mens histologiques n'ont jamais montré que de la congestion et de l’inflammation. Dans le même laps de temps, douze autres chiens n'ont présenté aucune espèce de lésions, ganglionnaires ou autres. (Voir 7° catégorie, F.)
% Nodules (fibro-sarcomateux ou inflammatoires ?) disséminés dans le péritoine d’un rat blanc :
Injection de suc d’un sarcome du Sternum. Bonne santé apparente. Production, dans l’épiploon et le mésentère, de cinq petites tumeurs sphériques, grosses comme des lentilles, à üissu fibroïde constitué par des cellules fusiformes et de nombreuses cellules rondes conjonclives.
5° Lésions rénales chez trente-huit rats blancs :
Ces lésions sont uniques où multiples, unilatérales ou bilatérales.
Dans la majorité des cas, elles consistent en petites ulcérations creusées aux dépens de la substance corticale, en empiétant parfois un peu sur la substance tubulaire, avec solution de continuité, à leur niveau, de la capsule fibreuse de l’organe. Leur diamètre va de 1 à > millimètres. Leur forme est le plus souvent irrégulière, leur fond anfractueux, formé par les éléments euxmêmes de l'organe. Quand il y en à plusieurs sur un rein, il est bosselé et réduit de volume.
Dans quelques cas (8 sur 38), on a affaire à un véritable kyste séreux contenant un liquide limpide, dont le volume peut varier de celui d’un petit pois à celui d'une petite graine de raisin. Une membrane lisse, très
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mince, limite alors la cavité et, du côté de la snrface, l'enveloppe fibreuse de l'organe forme une paroi transparente.
Ces kystes et ulcérations semblent être des traces de néoplasmes avorlés, comme si les principes de cancer ayant pris la voie du rein pour s'éliminer,; y provoquaient un petit foyer de prolifération cancéreuse, qui se nécrobiose ensuite, le terrain n'étant pas favorable à là pullulation.
6° Mort sans lésion, par toxémie cancéreuse :
A. Avec symptômes de cachexie :
a) Cachexie lente : Cette évolution s’est produite assez souvent chez les rats et lapins inoculés. Un chien robuste, inoculé de cancer du sein, mourut dans ces conditions, après avoir dépéri deux mois, sans autres signes que son amaigrissement et un peu de diarrhée. La muqueuse intestinale, le foie et la rate, étaient seulement un peu congestionnés. |
b} Cachexie rapide : Un gros chien, presque immé- - diatement après l'injection de suc de cancer récidivé de la glande sous-maxillaire, tomba dans un abattement profond, avec impossibilité de se tenir sur ses jambes, somnolence et diarrhée, mourut en trente-six heures et se putréfia avec une extraordinaire rapidité.
M Girard-Mangin et Roger ont de même (avril 1907) réalisé la mort avec phénomènes toxiques en injectant à des lapins des mactrations de cancer non filtrées.
B. Sans symptômes: Chez 34 rats; 1l n’y eut aucun accident apparent après l'introduction du Ussu néopla-
ÉRR VEER sique en nature dans le péritoine, et malgré cela la mort survint inopinément, 2 à 4 jours après l’expérience chez la plupart.
De pareils faits se produisirent quelquefois par l'inoculation de tumeurs déclarées relativement bénignes au nom de l’histologie (adénome du sein, sarcome souspleural), mais qui ont, chez d’autres animaux, donné des tumeurs cancéroïdes (1"° et 2"° catégories).
Dans d'autres cas, la mort rapide fut amenée par des tumeurs évidemment malignes {carcinome du rein, épithélioma de la verge, tumeurs récidivées du corps thyroïde, de la glande sous-maxillaire), qui ne donnèrent pas d'autre résultat, comme si la malignité trop grande de la tumeur ne laissait pas aux tissus le temps de réagir et d’édifier un néoplasme.
A rapprocher de cette action toxique des principes cancéreux l'intensité insolite qu'imprime à l’amæœæboïsme des leucocytes le suc cancéreux mis en présence de la sérosité de vésicatoire retirée chez un adulte sain. (Expériences de M. Mayet : Congrès de Bordeaux, 1895. Thèse de Jeannin, 1903.)
7° Résultats négatifs et incertains :
A. Résorption de fragments de cancer du sein insérés sous la peau de deux rats blancs.
B. Ingestion de cancer par quatre rats sans résultat.
C. Injection, dans la saphène de 2 chiens, de macération de cancer non filtrée, sans résultat.
D. Injection, dans la jugulaire de 2 chiens, de macération de cancer du sein, avec résultats nuls chez l’un,
Re et chez l’autre une dyspnée passagère peut-être par une cause mécanique. (Quelque infarctus dont on ne retrouva pas trace à l’autopsie.)
ÆE. Injection, dans la veine auriculaire de sept lapins, de macération cancéreuse non filtrée, sans résultat.
F. Inoculations cancéreuses sous diverses formes chez 150 rats blancs environ et chez 12 chiens, sans résultats.
G. Les mêmes inoculations ont donné chez 9 rats blancs des semis de granulations banales, non cancéreuses, dans les épiploons, le rein et le foie.
L'étude minutieuse des faits ci-dessus ne pouvait pas se passer de contre-épreuve. Aussi a-t-on inoculé à une série de rats blancs du suc filtré de muscles de lapin, pour voir si les liquides issus de tissus normaux n'avaient pas eux aussi une aptitude histopoïétique anormale. Les animaux ainsi inoculés n’ont présenté ni cachexie, ni lésion cancéroïde. Deux d’entre eux, pourtant, furent trouvés porteurs de très légères abrasions des reins. L’introduction d’albuminoïdes étrangères dans leur organisme semble donc avoir irrité le rein, mais à un degré bien moindre que les principes néoplasiques.
On a donc Le droit de conclure dans le sens suivant : Le cancer n’est pas un tissu spécial, c’est un mode spécial de se comporter des éléments histologiques des tissus en présence d’une cause ou de causes non encore déterminées.
Il existe dans les liquides extraits du cancer (indépendamment de tout élément anatomique, puisque les liquides filtrés ont donné des résultats au moins aussi
Fe tea souvent que les liquides bruts) un principe provocateur qui agit sur divers tissus, notamment le péritoine ou le foie, parce que l'inoculation la mis directement au contact de ces organes, et le rein, qui cherche à Péliminer.
Sans doute les lésions ainsi obtenues étaient peu volu- mineuses, ef ne présentaient ni l’exubérance active, ni la généralisation qu'auraient obtenues certains auteurs (Boinel, Dagonet et Mauclaire) par les greffes. Mais c’est là précisément une différence entre la pren banale et la véritable inoculation.
Le principe en question existe done certainement dans le liquide obtenu par trituration et macération des tumeurs. Les autres liquides (sérum, urine) n'ayant pas donné de résultats positifs, il est probable qu ils ne le” contiennent pas.
L'identité de type histologique entre les tumeurs de généralisation et les tumeurs primitives, admise comme article de foi par tous les anatomo-pathologistes, par Bard en particulier, semble perdre un peu de son caracère absolu, puisque des sucs de tumeurs à structure sarcomateuse ont donné-des proliférations épithélioïdes du rein et du foie. On sait qu'inversement les expériences d'Ehrlich attestent aussi la possibilité de transformer, après un certain nombre d’inoculations, l'épithélioma en sarcome.
Quant à élucider la nature intime du processus eancéreux, la chose est plus délicate. Sans doute la persistance des propriétés cancérigènes d'un suc filtré et centrifugé ne permet pas de nier d’une façon rigoureuse et mathématique l'existence d’un parasite causal, puisque
certains microbes traversent les filtres et que, si par extraordinaire, la densité des corps des parasites ne dépassait pas celle du liquide, la centrifugation ne les rassemblerait pas au fond de l'éprouvette. Dans un cas cependant (1® catégorie), l'emploi de la glycérine pure, milieu impropre à la vie, élimine toute hésitation possible, les microbes qui auraient franchi le filtre n'auraient pas survécu à la glycérine concentrée de la macéralion.
Dans tous les cas on est en droit d'éliminer l’idée de oreffe par un élément cellulaire néoplasique, les cellules ne franchissant pas les filtres. Quant au passage d'un protozoaire, et même d’un microbe analogue aux microbes connus et cullivés, il est à peu près aussi peu admissible.
Reste en somme l'idée d’un microbe assez petit pour franchir les pores de la bougie Chamberland et pour échapper au microscope, soit un microbe comme on en suppose pour expliquer les maladies virulentes (rage, fièvres éruptives, etc.). Mais est-on bien certain que les maladies dites virulentes soient causées par des microbes ? Elles se comportent, il est vrai, par la contagion, comme des maladies à microbes, encore que la fixité relative de l'incubation et des diverses périodes, l’allure souvent miasmatique des épidémies, la fréquence de l’immunité semblent attester l'existence de germes un peu particuliers, en tous cas plus diffusibles que Îles microbes connus. Si l’on joint à cela le désaccord des microbiologistes dans la description des espèces causales de ces maladies, n’est-on pas en droit d'invoquer une classe tout à fait spéciale de parasites, peut-être des
too formes rudimentaires de la vie, comme celles dont Béchamp adméttait l’existence dans les organes (foie) et même dans les matières minérales à origine organique (craie) et qu’il appelait des zymases ?
Quel que soit ce principe causal, parasite, ferment ou composé inorganisé, il existe et l’on doit admettre qu'il cause le cancer en amenant une viciation spéciale du milieu intérieur, en vertu de laquelle certaines cellules prennent une activité désordonnée, surabondante, et échafaudent des formations nouvelles, capables dans certains types de se reproduire dans l'organisme en s’y dispersant par embolies, et de l’intoxiquer en outre par leurs sécrétions.