LA PEUR
Je vois tout rappartement où nous nous transportâmes vers ma troisième année. Je vois ma chambre, là j'ai eu peur. N'avais-je pas eu peur déjà devant la chèvre en colère ou en dégringolant ce jardin avec une vitesse dont je n'étais bientôt plus maître } Il faudrait demander cela à un autre que je ne suis plus.
J'ai eu peur aussi dans la chambre de ma mère et pourtant c'était pour me dérober à la crainte et au chagrin que je me réfugiais quand elle n'était pas là.
Jeune, inquiète, elle sortait souvent. Chaque soir chacun de ses pas vers le monde se froissait comme la soie; son départ était le nœud frivole d'un drame cruel dans ma petite tête. Dès cinq heures quand je rentrais de la promenade, l'angoisse me prenait. Je rôdais autour de son cabinet de toilette, je mendiais les moments où je pourrais y être admis. Je
l'admirais avec une tendresse qui gonflait, mais le sanglot qui s'amassait je le contenais pour ne pas l'inquiéter. On m'avait parlé de bravoure. Aussi de la nécessité de n'être pas ridicule: forcément la honte est un des premiers sentiments qu'on reçoit. Je trouvais une jouissance fanatique à me sacrifier aux plaisirs de ma jeune maman, je concevais la responsabilité virile de veiller sur son bonheur. Aussi quand elle m'interrogeait, avertie par ma bonne de ce qui se passait après son départ et tendrement soucieuse, je parvenais la plupart du temps à lui montrer un visage rassurant. Estce cette circonstance maintes fois répétée et d'autres semblables qui m'ont donné un caractère renfermé.^ J'avais une propension à me passionner intimement et à entretenir des tracas secrets. Il m 'arrivait de ne pouvoir attendre son départ. Alors j'allais cacher mes premières larmes, les plus brûlantes de la soirée. Mais il fallait bien être là pour le baiser dans l'antichambre. Une fois, une seule fois je crois, et cela dût être tard, peu avant la décroissance de ce mal, je pressentis si âprement la soirée de pleurs, de peur et de so itude désespérée qui m'attendait que je me révoltai.