CHAPITRE IV
même. Néanmoins, je ne l'oublie pas évitant les vilenies par peur de porter atteinte à la dignité qu'on lui avait transmise comme un bijou de famille et dont elle se considérait comme la dépositaire humble et passagère. Ma mère, selon une tradition de prudence, la seule façon décente de vivre de la plupart des âmes, tendait une belle housse blanche sur ses fauteuils et sur son âme. Cela vaut mieux que de prétendre à ne pas les ménager, alors qu'on n'a pas les moyens de les renouveler.
Mais elle ne fut d'abord qu'une jeune femme, une jolie maman. J'aimais sa jeunesse, son sexe, son parfum, les grâces de sa tendresse. J'aimais sa chair comme elle aimait la mienne. Confondus dans la même substance nous ne nous étions pas encore nettement séparés. Les enfants ignorent l'affection, l'amitié qui sont commerce de l'esprit. Ils sont tout sensualité. Connaissent-ils de la sentimentalité plus que son premier moment quand elle n'est qu'un halo mystique autour des états ambigus de la vie animale ? J'aimais les baisers de ma mère plutôt que sa bonté. J'aimais être dans sa chambre, près d'elle, respirer ses armoires qui s 'entr 'ouvraient. Je ne frappais pas
longtemps, à la seconde d'entrer chez elle, pour la surprendre dans l'abandon de la physionomie et de la posture.
Je voyais rarement mon père, je le craignais avec de lâches tendresses d'esclave qui secrètement chérit son maître.
On reste avec ses parents comme plus tard avec une femme. Les habitudes tournent parfois en passions.
Les opérations mythologiques continuent.
J'avais élevé Mirza du monde des animaux au monde des humains. Ainsi Jupiter s'entichait d'une mortelle. Je la traitais comme une femme, je lui prêtais mes sentiments. Avec une indifférence profonde, elle laissait ses yeux réfléchir mes illusions. Plus sa queue frétillait, et moins il s'agissait dans sa petite cervelle de chienne de ce qui en moi me paraissait principal.
Ou bien, j'étais d'un monde intermédiaire, une alliance me rapprochait des êtres qui autour de l'homme s'agitent dans les zones inexplorables. Le silence de ma chienne était terrible. Mais pendant des siècles on étreint sans façon le mystère, et on se réveille aux