‹ État civilChapitre 19 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

mes et séduit les femmes, il rentrait chez lui, chamarré de blessures et de décorations, vénéré comme un dieu-lare.

Cette dureté s'amassait comme un noyau autour d'un point tendre. L'épopée, qui peu à peu s'était enlizée dans le sang et la boue, s'enlevait légère à mes yeux: c'était une aventure d'amour. Ces hommes avaient connu un grand, un total amour. Ils avaient aimé, d'une passion folle et délicieuse, un homme, un dieu. Cet amour qui avait rempli le monde, et je ne peux pas croire que son nom n'a pas retenti jusqu'aux étoiles, entrait en moi petit enfant un siècle après et consumait mes veillées.

Chaque dimanche je me précipitais dans le salon de ma grand 'mère sur l'autre album. Celui-ci était un sérieux recueil de gravures et de dessins qui, bien sûr, ne concernaient que l'être adoré. En le voyant au pont d'Arcole, invulnérable, brandissant un drapeau déchiqueté comme la chair des hommes autour de lui, j'apprenais ce mépris, cette monstrueuse ignorance du danger, qui est si forte plus tard contre les plus convaincantes réalités. Il galopait à travers les Alpes. Calme sur un cheval pur,

il déchaînait des ouragans de cuirassiers. Les régiments passaient et le remerciaient dans le délire des acclamations de les laisser mourir pour lui. Dans un salut sublime il leur montrait le petit chapeau magique et par delà leurs rangs éphémères son regard entrevoyait les confins du monde et de sa destinée. Une balle écrasée contre son pied à Ratisbonne le montrait intangible. Le malheur survenait pour le rendre plus aimable encore. Un complot mystérieux et infâme se manigançait entre la neige, les cosaques, la perfidie des Anglais, l'envie de tant de vaincus et la méchanceté éternelle. Combien de fois ai-je sangloté sur la sombre lithographie de Raffet, sur le dernier carré de la Garde. Dans les larmes, mon enfance se trempait pour Verdun. Je ne pouvais croire que le gros planteur maussade se promènerait toujours à Ste-Hélène. Je me consolais en songeant à la vengeance; je haïssais les Anglais. Il était si bon, si fort. Quelle douceur de se confier à sa toute-puissance. Voici le seul Dieu que j'ai connu, le seul Dieu que j'ai vu de mes yeux: aussi je l'ai chéri. Je rêvais langoureusement à ses gestes de brutale tendresse. Si j'avais vécu en son temps peut-être m'aurait-il

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