CHAPITRE V
touché ? Je me levais, me ceinturonnais, et le sabre au poing je me présentais devant mon grand-père. Par sa bonté et son pouvoir de créer le bonheur cet homme plein de travaux ressemblait à Napoléon. Je me mettais au garde à vous et lui demandais de me tirer l'oreille à la façon impériale. Ce timide bourgeois qui avait été embusqué en 70 accédait non sans maladresse au désir de son petit-fils.
Je ne doutais pas qu'il nous eût beaucoup aimés, nous les Français. Je croyais qu'il était Français et marié à la France. La France ? Quand ai-je su ce que c'était ? Bien plus tard. J'ai connu Napoléon avant la France, avant Dieu, avant moi.
J'ai su plus tard que ma ferveur enfantine entretenait un culte séculaire. D'année en année j'ai nourri ma passion des nouvelles drogues que lui prodiguait le démon de la lecture. Vers sept ans je reçus de la grand'mère mes premiers livres: Marbot, Coignet, Bourgogne. Mais nous avions de longues conversations où je recevais avec ferveur la tradition directe. Grâces aux rites familiaux se perpétuait le rêve de la nation, le rêve napoléonien et les autres. Sans que je m'en doutasse, je
pliais subtilement les ramifications de ces rêves à ma simplicité. D'ailleurs c'était déjà fait dans la génération de ma grand 'mère. Comme dans la plupart des familles les opinions partisanes s'étaient mariées avec les fils ^t les filles des partisans. Et on avait su accomoder avec une étonnante bonhomie des oppositions autrefois sanglantes. C'est ainsi que mon arrière grand-père maternel, voltairien et fils de voltairien, antique républicain, avait épousé la plus royaliste des Bretonnes. Leur fille, ma grand 'mère avait été élevée très catholiquement selon le principe que la religion est bonne pour le peuple et pour les femmes. Mais si pendant les heures de tapisserie elle recueillait toutes les histoires de la chouanerie et les plus merveilleuses aventures de corsaires (car sa mère était malouine), le philosophe l'emmenait dans d'interminables promenades à pied où il lui faisait respirer un air libéral. Cet air, elle l'avait retrouvé auprès de son mari dont la famille bien qu'attachée séculairement en Ile-de-France au service des rois avait eu le temps au cours du XIX"^^ siècle de prendre du champ.
Du côté de mon père, de même, si on con-