CHAPITRE I
Il était une bergère
Et ron, et ron petit patapon.
Un petit bois où j'ai une chèvre. Elle mange mes fraises. Je tâche de l'en empêcher. Coups de cornes.
Entre le jardin et la rivière, je traverse d'abord la route où passe un tramway. Il me fait peur parce que je suis renseigné: la locomotive est un ogre. Plus loin des champs. Un dimanche matin mon père m'y promène, je le vois rarement, je suis fier et heureux.
Encore un jardin. Des enfants plus grands que moi, des filles. Après ma première leçon d'écriture on nettoie mes doigts tachés d'encre avec de l'oseille.
Une maison au milieu d'un champ. C'est là qu'habite le vieux jardinier. Sa mère est vieille, vieille.
Allons chercher Bon Papa à la gare.
A Paris. Dans la salle à manger, le long du mur il y a trois chaises de cuir sur lesquelles je m'allonge: « Tu vas tomber ». Le cuir sent bon. J'y écrase mon nez. Encore cette fraîcheur.
Un soir un ami dîne. Il s'appelle M. Bara. Je suis satisfait, pourquoi } C'est un homme
extraordinaire. Je ris pour faire comme les autres. Cela m'amuse beaucoup de rire.
La maison de mes parents était proche de celle de mes grands-parents. Sur le chemin il y avait une minuscule boutique noire où l'on achetait des images à une vieille petite demoiselle. Elle a pour moi un respect attendri.
C'est tout.
Tiens, je me rappelle une heure passée avec ma chèvre. C'est sûrement le matin. La lumière qui ailleurs assène ses coups passe délicatement les doigts à travers le feuillage et me caresse. Mais non, ce sous-bois, c'est un tableau dans le cabinet de mon grand'père. Et, il y a un mouton au premier plan, non pas une chèvre. C'est tout.
Aujourd'hui, le ciel gris est une paupière baissée. Pourtant un soleil se lève, c'est ma conscience. Je suis né aujourd'hui et j'écris. Il n'est que ce soleil qui s'échauffe en moi à cette heure. Je suis l'astre solitaire qui illumine le monde.
Pour moi le temps n'existe pas qui se succède. Il n'y a qu'un moment éternel, le moment où je pense.