CHAPITRE V
Dieux familiers, démons intimes, après Napoléon et avant les saints qui m'ont provoqué à la grandeur, je dois les inscrire sur mon calendrier. J'imagine que ma grand 'mère et son cuisinier m'ont donné le goût d'une vie difficile, ascendante. Mais si je ne les avais connus, si j'avais été élevé dans une autre hémisphère, j'aurais suivi les mêmes penchants. Une vieille dame, gardienne de quelques braises sacrées, et un domestique, ayant contracté dans l'infanterie coloniale une toquade de gloriole, ont fourni des vues particulières à un petit garçon qui sans eux aurait cherché ailleurs un aliment à son inquiétude ambitieuse et à son appétit romanesque.
Par suite de diverses circonstances, j'ai beaucoup vécu avec ma grand 'mère. C'est l'être au monde que j'ai le plus aimé, la crainte de sa mort me tirait des larmes de tendresse et c'est vers elle que je me suis d'abord tourné pour interroger mes compagnons humains sur le monde.
Elle était petite et avait un gros nez. Je n'ai pas connu son vrai regard, car, de mon temps, elle avait les yeux malades. Elle avait un corps de proportions assez réduites, mais discrète-
ment robuste et bien ramassé comme était bien tiré son vêtement simple. Elle combattait avec une patience agressive plusieurs misères; une conjonctivite, des migraines, des douleurs diverses. Elle bousculait avec un sans-gêne cocasse sa perruque et son râtelier. Elle cultivait l'hygiène comme une manie. A la campagne où elle passait le plus de temps possible elle marchait comme un bataillon de chasseurs à l'entraînement, en aspirant avec de grands efforts. Son père le disciple de Rousseau lui avait, sur tout cela, mis dans la tête les plus vivaces préjugés. Enfant il l'avait pliée à l'ascétisme qu'il voyait dans l'Emile. Il venait la réveiller au petit matin, la faisait laver dans l'eau glacée et l'emmenait dans de longues expéditions à pied. Il y a une tradition de tenue corporelle en France, indépendante de toute anglomanie. Ainsi elle avait vécu hors de la misérable ambiance physique qui aura régné un certain temps parmi la majeure partie du peuple français. Mais elle s'était échappée par d'autres côtés encore.
En guise d'intelligence, elle avait la curiosité la plus vive et la plus variée. Tant que ses yeux le lui avaient permis elle avait été une liseuse