‹ État civilChapitre 25 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

routine dont la persistance est garantie par la fuite de tout risque. L'esprit d'économie chez cet imprimeur était fait de crainte et d'inertie; ce n'était pas un gage hardiment retenu sur le présent. Cet homme se réfugiait dans une conception languissante du passé et justifiait l'absence d'effort, la défaillance de l'invention en alléguant le respect des traditions de son métier. Mais il ne les possédait point, elles avaient été perdues avant lui et les simulacres qui lui avaient été transmis achevaient de se pervertir dans ses mains.

Je ne soupçonnais pas cette ruine secrète. Au contraire le prestige de la plus haute compétence me soumettait et compensait aux yeux de ma grand 'mère une lamentable lacune de ce caractère.

Mon grand-père était peureux. Tenait-il ce défaut, qui avec l'âge devint une cruelle manie, un vice mental incroyablement destructeur, d'un accident personnel, ou bien d'une disposition formée chez plusieurs ancêtres .'' Cela importe vraiment peu. Avant que je sache l'histoire de l'aïeul de Juilly gavé par les cosaques, j'avais fait appel à la fantaisie: sûrement mon bon papa tenait sa poltronnerie

d'une disposition séculaire en Goëlle parmi les paysans qui ont tremblé sous les invasions périodiquement dirigées vers Paris. Mais alors pourquoi les gens de l'Est étaient-ils si braves ? Je n'y songeais point et plutôt que de me délier l'esprit et de tâcher de distinguer les choses j'aimais alors mon intoxication et à m'alourdir de cette opulente bière que me versait tel historien.

Quoiqu'il en soit mon grand-père avait peur de tout. A la maison il avait peur des voleurs cachés sous les meubles, dans la rue il tremblait d'être écrasé, il redoutait le froid, le chaud, s'épouvantait des inventions et petits changements de la science, honnissait les sports et l'agitation des astres.

En dépit de la verte opposition de ma grandmère il a dressé contre ma croissance une monstrueuse force d'inhibition. Il avait déjà tyrannisé sa femme et l'avait empêchée de voyager. Elle ressentait toujours un accès de découragement quand elle songeait qu'il l'avait arrêtée sur la route de Constantinople. Pourtant il y avait en elle de telles réserves de loyalisme qu'elle trouvait moyen de supporter l'infirmité de son mari.

Mais aussi se rejetait-elle sur son petit-fils

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