‹ État civilChapitre 28 sur 88 · LECTURES ET COMBATS · texte numérisé non relu

LECTURES ET COMBATS

Avant de savoir lire, j'étais dans la situation ancienne du peuple qui regardait les images et écoutait les récits. Je ne connaissais pas ce dialogue étroit et pressant entre celui qui écrit et celui qui lit. Mais aussi loin que va mon souvenir j'avais déjà conquis une vie exaltée au-dessus de la servitude des jours. Cette vie là s'était emparée de tout mon intérêt au détriment de celle que je menais tant bien que mal dans le siècle. I.'état de rêve le plus entier, le plus béat, fut celui où m'enfonça pour des années la lecture. Mon plaisir se formait de lui-même, entrait en moi sans que j 'eusse besoin de faire effort, me remplissait. Je trouvais des jouissances approchantes, soit dans les longues conversations où j'interrogeais sans arrêt puis répétais inlassablement les réponses, soit dans les longs jeux solitaires où je mimais mes songes. La lecture dévora peu à peu ma vie. Je

pourrais dès lors jalonner mon histoire par des livres. Ils étaient pris, abandonnés et repris. Je ne pouvais pas lire longtemps, je me fatiguais; ce qui m'étonnait, ce qui semblait fixer mon attention à jamais, se dissolvait soudain dans la blanche aridité du papier. J'étais épouvanté de mon impuissance à gouverner la vie, à la conserver, à la susciter. Je me forçais à poursuivre, par orgueil, pour ne pas avouer la fatigue de mon esprit; parce que j'étais déjà soumis au préjugé intellectuel; parce que j'ai horreur de tout ce qui semble un fléchissement; par peur du néant.

On fit ma pâture d'abord des Mémoires de Marbot: cette variété d'aventures, ce récit avantageux, jovial, bluffeur, plein de tricheries naïves. Je vivais ces scènes qui se succèdent si facilement. Je me précipitais de mon fauteuil pour revêtir mes armes, pour me casquer et enfourcher mon cheval. Pendant des journées entières, seul, défaillant d'amour et lancé vers l'avenir en des espoirs déchirants je chargeais des carrés barbelés de baïonnettes, de moelleux édredons. Vers le soir, las de sabrer et de suppléer à l'insuffisance des choses par de si décevantes inventions, je laissais tout en

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