CHAPITRE VI
plan et je me précipitais dans la cuisine pour étonner Joseph par le récit de mes dernières aventures. Au dîner je recommençais, intarrissable, monotone, impérieux, et mon grandpère, ma grand 'mère étaient forcés de me suivre à travers mes guerres. J'embrouillais mes récits de digressions impatientes, de trépignements, de rires, ou de larmes, si on ne m'écoutait pas religieusement. Après le dîner c'était à ma grand 'mère de renouveler l'illusion et pendant une heure à mon grand-père et à moi endormis successivement elle lisait Jules Vernes, Gustave Aimard, Louis Boussenard. Mais alors que mon grand-père s'assoupissait de plus en plus tôt, je partais à la dérive de plus en plus tard. Je m'en allais vers mon lit, ivre tous les soirs, puissant et étrange.
Je regrette de ne pouvoir fixer l'ordre de mes lectures, je me demande pourquoi, car je ne suis pas sûr que la chronologie aide à la psychologie, elle la trouble parfois. Même si j'étais sûr de cet ordre, je serais bien maladroit à l'utiliser, à l'interpréter.
Vint le tour de la Bibliothèque Rose. Mes lectures formaient un système complet, elles déterminaient trois ou quatre tendances si
contradictoires qu'il en résultait un balancement modéré, un modeste équilibre, la tranquillité de ma famille. Les romans de Madame de Ségur et de Zénaïde Floriot répandaient parmi la sévère soldatesque qui d'abord avait campé dans ma chambre, une troupe d'enfants douces qui dissipaient l'âpre prestige et me promettaient à une vie languide. Certaines heures, à l'exclusion de tout au monde et même alors je ne souhaitais plus les caresses de Napoléon, je désirais la suave Geneviève de « Après la pluie le Beau Temps ». A ces heureslà je pensais que Jacques s'engageait dans les zouaves pontificaux pour jouir d'une bouderie délicieuse et poignante loin de cette fillette au charmant catogan plutôt que pour se battre. Je savais déjà m'attendrir sur moi-même et user avec raffinement de cette prise vicieuse sur ma personne. Mais il me semblait que je ne pouvais supporter la peine des autres. Je ne sais par quel effort désespéré j 'arrivais à achever les « Mémoires d'un Ane » car les malheurs de Cadichon m'opprimaient trop durement.
Je relisais dix fois chacun de mes livres, mais je n'ai lu qu'une fois « La Case de l'Oncle Tom » par peur d'être ressaisi par les sanglots qui