CHAPITRE VI
m'avaient étouffé lors de la fuite de Tom. Au vrai, ma pitié ne se détournait pas de moimême. La vue de la souffrance des autres blessait mes nerfs d'enfant qui vivait au milieu des femmes, gâté par leurs pratiques. La peine des autres me faisait mal, mais ce n'était qu'un mal physique. Ce sont les plus égoïstes qui ne peuvent résister au geste de détresse qu'ils soupçonnent le mendiant de simuler dans la rue. Je ne pouvais supporter que les autres me fissent mal avec leur mal. Pour éluder ces premiers effets désagréables de la promiscuité et me conformer aux pratiques de politesse déjà utilisées dans la rencontre de deux sauvages au coin d'un bois, je camouflais cette gêne de ma gorge en un mouvement de commisération.
Mais je ne craignis pas toujours ces frémissements, j'en vins un jour à m'y complaire.
Un été, j'étais tout le temps fourré dans une petite ferme qui attenait à notre jardin. Je m'enfermais dans le poulailler où je jouissais avec une âpreté avaricieuse de la solitude, du secret. Ou de la quiétude, de l'absence du dérangement : dès ces premières ardeurs de petit bourgeois idéaliste, illusionniste, il s'y mêlait cette bassesse. J'avais une poule préf é-
rée, Bigarette, dont je vois la tête fine et preste. Je l'entourais de mille soins qui ne l'effarouchaient plus. Mais ces soins devenaient brusques et tyranniques. A les répéter je m'exaspérais, mais je ne pouvais les cesser. Ma sollicitude se transformait en ténacité rageuse. Une obscure hostilité pointait contre l'objet de mon attachement, il m'échappait des gestes bizarres. Par exemple, je prétendais que l'écorce qui recouvrait les pattes frêles de mon amie était de la crasse et que je devais l'ôter. Avec mes ongles je m'enhardissais petit à petit à l'écorcher vive. Puis j'avais assez de ce nettoyage minutieux, très lent, qui me faisait un peu haleter. J'étais las d'être accroupi et de la serrer entre mes jambes pour comprimer ses soubresauts et ses battements d'ailes. Je la lâchais, mais cela me décevait et m'impatientait de la voir s'écarter en boitillant et l'aile lâche. Alors je la ressaisissais et la jetais en l'air pour la rattraper avec des mains crochues. Elle s'alourdissait et ne voletait plus. D'une minute à l'autre je devenais inquiet et j'allais la cacher dans la paille où l'on ne trouvait plus ses œufs délicats. Ce manège dura quelques jours, je préférais sans me l'avouer