CHAPITRE VI
n'être pas vu. Mais ma grand 'mère flaira quelque chose et m'épia. Ce fut ce jour-là que Bigarette mourut. Toute la famille fut avertie et se trouva fort soucieuse. Pour terroriser cette canaille qui s'était levée en moi il fallait un grand appareil de justice. En entrant dans le salon avant le déjeuner, je fus soudain épouvanté en trouvant tout le monde rassemblé et tant de regards sévères tournés vers moi. Mon père avait les mains derrière le dos.
Il jeta sur une table le cadavre de Bigarette. Je ne savais pas qu'elle était morte, mais tout d'un coup je compris que je l'avais tuée. Je ne soupçonnais pas encore toute la noirceur de ma conduite. Mon père me promena dans les détours de mon crime. Ce fut une grande nouveauté. Tout l'univers était contre moi et m'accablait, je connus l'isolement effaré et superbe de l'assassin. Je me pliais naturellement à l'opinion du monde, et pourtant il y avait au fond de moi une retraite sombre où quelque chose ne se rendait pas. Mais la source de ma vie était troublée et bien longtemps j'eus une sorte de peine à achever mes gestes, mes paroles, à occuper l'espace et à prélever ma part de l'attention des hommes. Je
doutai de moi passionnément et je m'éloignai de ce mauvais jour avec une plaie imperceptible qui pouvait s'agrandir. Il y eut aussi un remord qui s'attaquait à ma chair. Souvent la nuit, un cauchemar me réveillait, le fond de mon lit était plein de sang et de plumes, je ne pouvais me rendormir, les pieds recroquevillés sous moi. Depuis cet événement je n'ai jamais pu toucher un oiseau sans pâlir.
Ainsi tandis que je rêvais d'être le grand Ferré et d'abattre comme des noix Allemands et Anglais, les voisins de ma famille, je dissolvais ma valeur militaire dans le délice de ces larmes. Je ne soupçonnais pas d'opposition entre ces deux complaisances. Rien ne me forçait de choisir entre ceux que j'étais. Plus tard, au septième jour, il fallait se décider entre le lit où le jeune guerrier retardaire se laissait étouffer par une femme, et la tranchée où il se prélassait entre Nietzche, Barrés et quelques autres, spécialement dérangés pour lui, pour être les témoins de ces belles noces toujours manquées avec la mort et aussi un peu pour jouir, sans en avoir l'air, de l'efficacité de leurs phrases, r ^:^ ["."rt; ^
Revenu de mes expéditions autour de l'Eu-