DERRIERE LA PORTE
En entrant à l'école Saint-Paul à l'âge de huit ans, je retrouvai la peur. Les liens qui chargeaient mon âme étaient déjà complexes. Tous étaient noués par le respect humain. Je ne redoutais plus la menaçante divinité de l'ombre, mais les hommes et ces écrasantes idoles qu'ils forment quand ils sont réunis. J'avais peur des camarades que j'allais trouver: pour m'aiguillonner parce que j'étais tardif, on m'avait souvent comparé aux autres enfants, à ces inconnus, de telle sorte que je m'imaginais plus bas que tous et que je m'attendais à un mépris universel. Et je n'osais même pas imaginer la sévérité des maîtres. Toute cette angoisse était brutalement refoulée par la peur contraire, la peur d'avoir peur, la honte de l'avouer à moi-même et aux miens. Je n'étais vraiment rien que ce qu'on m'avait fait. Ce qu'on avait mis en moi je n'avais pas encore
su le faire mien. Mes parents offraient à l'encan un petit esclave.
Je n'étais jamais sorti de ma famille. Je ne m'étais jamais trouvé pendant plusieurs heures à plus de trente mètres de ma mère et de ma grand 'mère. Je n'avais connu que Victor, le petit cosaque, ou mes cousines de loin en loin. Après tant de caresses fades et trompeuses, ce geste brusque: au Collège.
Pas méchant le Collège, du reste : je songe aux malédictions que les hommes du dernier siècle ont lancée contre leurs geôles. Tout cela est fini. Je n'ai pas été pensionnaire; pendant les premiers temps je sortais à quatre heures et l'Ecole Saint-Paul était à deux pas de chez moi. C'était un élégant hôtel ; nos classes, les clairs appartements d'un roi napoléonien; nos cours, petites mais plutôt parce que c'est l'échelle des choses françaises ; nos maîtres, affables voire respectueux.
Et pourtant pendant un an, peut-être deux ans, j'ai vécu là un cauchemar. La peur de ma petite enfance me reprenait, cette peur méprisée par les miens et fomentée par eux. En récréation, je ne jouais pas par crainte de montrer ma maladresse. En classe me lever et