CHAPITRE II
réveilla les amours-propres, il parla d'indépendance. On ouvrit les yeux sur la faiblesse de mon gouvernement. On murmura contre mes favoris. On me reprocha les dissensions que je n'aimais pas calmer trop vite. On s'enhardit en songeant à l'inefficacité de mon poing.
Je percevais ces premiers mouvements, mais je restais d'abord passif. Il fallut pour me secouer que je rencontrasse des difficultés certaines, une résistance nettement sous-entendue. Tout l'effort des conspirateurs se portait sur le partage des camps au début du jeu. On murmura contre mes choix. Ceux qui étaient lésés se révoltaient bruyamment; ceux que je préférais demeuraient insensibles à mes avances.
Je fus sauvé par mon indifférence. Je ne tenais à rien de ce qu'on voulait m'enlever. J'aimais décidément pour eux-mêmes les plaisirs que ne faisait qu'augmenter ma main-mise sur ceux des autres. J'étais trop généreusement abandonné à ma joie du jour pour songer à celle du lendemain. J'étais sûr de retenir en moi la source de mon contentement. Le monde se dérobait à moi-même, mais pas aussi vite que je ne l'effaçais de ma vue. En classe, dans la cour j'adoptais une réserve dont les raffine-
ments me délectèrent. Peu à peu je me désistais discrètement de mes privilèges. En même temps j 'employais mon soin secret à renforcer mes droits. Je travaillais avec un zèle qui emportait tout, je me souciais de mon excellence dans ses moindres détails. Par exemple j'apprenais mes leçons en avance même avant qu'elles fussent indiquées. J'atteignis à une facilité qui m 'étonnait doucement, je vivais dans un agréable vertige. En rentrant chez moi, je ne me permettais de goûter qu'après avoir achevé mes devoirs, ce qui était fait avec une rapidité qui ne manquait pas d'éveiller ma méfiance. Aussi je les reprenais mot à mot, je les recopiais avec une application ascétique. Ma tenue devenait parfaite jusqu'à être inhumaine. Mes professeurs s'ébaubissaient.
J'étais premier une fois pour toutes.
Tant de grandeur désarma les malveillants. Mon ennemi, mon rival malheureux, qui me suivait de loin, se décida à profiter de ma gloire. Il m'oflFrit la paix et une amitié hautaine qui nous rapprochait dans un commun dédain pour tout le reste de nos camarades.
Mais maintenant les joies de la sainteté me souriaient plus que le prestige du héros. Je fus