‹ État civilChapitre 64 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

jeune civilisation régna pendant deux ans sur tout mon être. A nouveau, comme à dix ans, je m'étais saisi.

Je me contraignais. J'avais découvert une joie virile: plier, rompre mon esprit. Il devait être l'instrument parfaitement fourbi d'une méditation continue.

Je m'enfonçais dans cette carrière secrète de l'orgueil. Il se formait en moi de la parcelle la plus essentielle, la plus homogène, un agent idéal qui divisait, ordonnait, dirigeait mes pensées comme un lucide Dieu occidental. J'étais maître de moi, maître absolu. J'atteignais à l'autorité totale. Je libérais l'entière puissance. Je me promenais dans ma chambre qui se dépouillait de tout prétexte à la distraction. Ma marche était le rythme même de mon entendement. Et dans mon cœur j'étais seul, en sorte que le monde n'était qu'une personne que j'embrassais d'un geste.

Un jour, je trébuchai. En quelques semaines, tout cela fut défait. Ce sont les hauts et les bas monotones que connaît tout mouvement.

Il y avait trop d'idées. Je fus séduit et égaré par les avatars de l'idée. Elle se métamorphosait sensuellement selon tant d'accidents. Je ne

pouvais plus croire qu'elle était une. J'en voyais cent et chacune m'attirait tour à tour. Comme les femmes dans les rues, les salons. Je retombais dans la passivité, la mollesse. Chez moi, je lisais tous les livres, je m'abandonnais au charme de tous les esprits. Dehors mes regards erraient sur la perpétuelle décomposition des formes les unes dans les autres.

Deux forces qui venaient des lointains les plus opposés se heurtaient et tourbillonnaient. D'une part: une certaine pensée française est d'année en année un acier mieux trempé, dont chaque molécule est concentrée, sublimée. Avec cette arme illustre, ne peut-on donner que des coups habiles .'* Ne se cassera-t-elle pas dans une plaie mortelle, mais révélatrice comme la mort.? D'autre part: le sang trouble et salutaire de Nietzsche comme un vaccin, la souche éternelle et nouée de Walt Whitman d'où jaillit une sève écumeuse, l'émouvante et vaste camaraderie de Kipling, le romantisme incorrigible et téméraire de d'Annunzio. Contre tout cela, (tout cela ; quoi donc } ce profond génie romanesque des Anglais, des Slaves) le nerf français tressé et

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