CHAPITRE I
l'esprit mais même dans le sang puisque je me souviens que dès ma septième année chaque fois que je sortais avec ma mère, je trouvais un plaisir virulent à gâcher ses bontés et le bonheur du jour. Une méfiance instinctive, un parti pris avant ma naissance me rebellait contre tout ce qu'elle m'offrait. Les chevaux de bois tournaient dans le même rond, avec le sucre d'orge que je suçais en pointe je me piquais les gencives. Mais surtout pourquoi disposait-elle de mon bonheur ? Elle avait beau y mettre de la discrétion, elle n'allait pas sans cette suffisance des grandes personnes. De refus en refus, les heures que ma mère avait voulu embellir se dissipaient. Avec une patience absurde, j'attendais qu'il fut trop tard. Alors soudain la violence contrainte de mes désirs éclatait dans un sanglot furieux, aride, qui ne s'attendrissait qu'après beaucoup de larmes. Mais chaque fois je perdais du terrain et m'enfonçais dans l'inaptitude à tâter des choses.
Tous ces racontars feront-ils comprendre que je pouvais à la fois concevoir que mon corps jouerait un rôle dans ma vie, et que la conquête des hommes et des femmes était
une nécessité. Mais entre ces deux idées il y avait un espace vague qu'il m'arrivait de traverser, sans que le chemin restât frayée derrière mes pas. Il fallut les exhortations, les exemples, les sévérités d'un ami et l'influence de la littérature pour m 'inquiéter dans mon rêve inerte.
Rien à attendre du côté de ma famille. Dans ses admonestations le plaisir de trouver des mots suffisait à ma grand 'mère. Jamais elle ne tn*aida d'ordres précis. Mon père n'intervenait que par des moqueries si brutales qu'elles m'abattaient. Tandis que ma mère et mon grand-père agissaient énergiquement dans le sens contraire. Ma mère m'enveloppait dans ses jupes. Elle m'y a tenu captif pendant dix ans. Jusqu'à quinze ans, j'ai vécu la vie d'une bourgeoise pusillanime et casanière. J'ai traîné dans les magasins, j'ai fait des courses, des visites. Je n'avais plus de bonne allemande, et ma mère s'occupait de moi tout le temps. Les mères civilisées vivent à propos de leur progéniture dans un tourment perpétuel et facile qui est une caricature odieuse des vénérables angoisses de leurs ancêtres.
Hors des jupes de ma mère, qu'est-ce que j'aurais pu faire? Me promener avec une