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CHAPITRE I

femme de chambre, une femme du peuple ? Ou je me serais fait à ses vulgarités, ou bien je m'en serais défendu par la sauvagerie. J'aurais joué dans les jardins ? Quelle plus avilissante compagnie que celle des enfants dont la médiocrité d'âme transpire déjà ? Il y a des millions de petits êtres hideux qui à cinq ans trimballent le cadavre d'un enfant merveilleux. Qui aurait songé à me choisir des compagnons ? Mon grand-père les repoussait donc tous du bout de sa canne. Il faisait le vide autour de moi avec un zèle atroce. Me privant de tout, réduisant ma vie au plus mince, en écartant de moi tant de périls imaginaires, il ne songeait nullement à moi, il ne voyait plus à ma place qu'un mystérieux simulacre. Ces hommes qui n'avaient pas trouvé l'occasion de dépenser leur sang, avares de leur semence, veillaient sur leur rare descendance. Mon grand-père qui n'avait eu qu'une fille qui n'avait eu qu'un fils pendant onze ans, n'était détendu, élargi par aucune autre affection, et rétrécissait autour de mon seul une sollicitude tournée à la manie. II m'empêchait de courir, de sauter, de me rouler par terre, de crier, de faire la culbute, de faire des grimaces, de me donner des coups, de

grimper aux arbres, aux murs. Avant treize ans je n'ai jamais songé à la possibilité de sortir seul. Il m'enseignait la peur de tout: des plantes, des cailloux, des chiens, de la pluie, de l'espace.

Comme je ne pouvais sortir sans mes parents, j'étais soumis à leurs habitudes sédentaires. A la campagne, cette tyrannie du côte-àcôte devenait monstrueuse. J'étais condamné à des promenades lentes, interminables sur des distances ridiculement courtes. Le but de l'expédition n'était jamais hors de vue au départ. On marquait de modestes jalons: «Allons jusqu'à ce pommier, ce poteau télégraphique ». Mon grand-père ne parcourut jamais plus d'une lieue en un jour, dans toute sa vie. Ma grand 'mère était plus vaillante mais ses forces la trahissaient. Ma mère s'ennuyait.

Le plus terrible était que je ne souffrais pas vivement de ma servitude. Je sentais vaguement une gêne, l'absence de quelque chose de meilleur, mais avec une souplesse inquiétante, comme celle d'un contorsionniste à l'ossature rompue, je m'adaptais à mon existence. Me sentant menacé par des conditions malfaisantes, pour entretenir ma vie, j'en reportais toute

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