CHAPITRE I
l'activité dans mon esprit. J'étais très conscient de cet effort et entre deux pommiers je m'assignais tel petit discours où je contraignais mon attention. Mon âme et mon corps étaient deux vases communiquants entre lesquels circulait une seule énergie. Je pensais que si je pouvais en verser davantage dans l'un, l'autre finirait par en recevoir sa part.
Mais A. vint me surprendre dans ces mesquines manipulations. Il avait quinze ans de plus que moi. Une métamorphose maladroite entamait sa génération. Quand j'étais enfant, je l'avais connu étudiant à l'ancienne mode. Ses cheveux étaient longs, ses vêtements étriqués et cérémonieux. Il ne sortait des cafés que pour se jeter au petit jour sur ses livres et se gaver de connaissances. De temps à autre il allait s'enfermer dans une salle d'armes. Mais il avait changé. Sa barbe, d'abord taillée, disparut. Ses cheveux ne cachèrent plus les lignes de sa tête. Il eût d'amples vêtements, un linge souple. Il se levait de bonne heure et se mettait devant sa glace. Il examinait son corps qu'auparavant il n'avait jamais vu. Des haltères en main, il exerçait sa volonté et en venait à mieux voir au fond de
lui-même. Ce garçon était ambitieux comme l'ont été tous les petits avocats en France pendant des siècles. Il rêvait une gloire d'orateur et d'homme d'Etat. De la fièvre napoléonienne il ressentit le dernier accès. Il s'était formé un idéal étroit et guindé d'énergie dialectique. Il conserva ce pli dans sa métamorphose. Mais il y gagna quelque aisance, ses tentatives furent moins saccadées, il supporta avec moins d'âcreté ses déboires. Il ne réussissait pas parce qu'il était raide, emprisonné en lui-même, se faisant des autres une idée trop abstraite, trop résumée, qui ne lui donnait pas de prise sur leur humanité.
Je l'occupai comme une diversion. Il distrayait sur moi sa passion de former la vie sur son modèle. Il me trouva fragile, fléchi mais flexible, couvant une flamme sensible à la moindre bouffée d'air. Brusquement il battit le rappel, je descendis dans la rue gauchement comme ces bourgeois de Louis-Philippe à qui il arrivait de se faire tuer sur une barricade.
Il me demanda ce que je venais faire si je méritais le nom d'homme, si j'allais bientôt commencer à vivre, ou si je naîtrais jamais. Dressé tout-à-coup, j'acclamai son discours.