CHAPITRE I
Je me reconnus dans l'image qu'il me proposait. Je me jetai sans hésiter hors de la voie modeste où mes parents me guidaient. Mais il tâtait mes bras et s'arrêtait de parler, augurant mal de mon avenir; je tremblais sous la sentence qu'il suspendait et je revivais avec une acuité insupportable les avanies que mon corps avaient déjà values à mon âme. Il me semblait que je ne pourrais plus vivre un jour à la merci de telles diminutions.
Peu à peu une hallucination, un remords me ravageait. Supporterais-je longtemps un inexpiable état de choses: la faiblesse arrogante et la laideur cynique des hommes. Mon regard était comme un couteau tenu par la lame et où je me blessais tandis que je l'enfonçais dans les vêtements, la chair, toute la défroque terne et humiliée qui recouvre les os rabougris, les muscles minables.
Mais mon espoir vantard de révolte, d'évasion et de victoire avortait chaque matin dans mon lit tiède. Mon jeune corps promis à la grâce et à la force s'alanguissait, s'étiolait dans l'inertie. Il était gauche et sans pouvoir sur les hommes et les femmes. Et sa ligne flanchait endeçà du trait exemplaire de la beauté.
Dès lors j'ai connu un supplice quotidien qui commençait à mon réveil. Chaque soir, pendant des années, j'ai espéré me retrouver le lendemain tel que je n'étais quitté, impatient du joug de ma faiblesse, résolu enfin à exercer le pouvoir merveilleux de la volonté.
...Mais entre les berges dérobées du rêve, j'ai perdu le désir de vivre précioséement. Je suis alangui, heureux de ma langueur, je désire perpétuer cette navigation nocturne sur le fleuve des draps illimités. Une vie sensuelle, faite uniquement de cette somnolence, doucement, sournoisement consciente, à peine traversée d'images légères, cela me paraît suffisant. Pourtant peu à peu l'activité des autres m'envahit comme une armée d'occupation qui revient sur ses pas après une rébellion. Il faut m 'assurer le minimum d'abord; la nourriture, la chambre où l'on cache son moi dans un coin, peut-être sous le lit. Je tiens ces biens indispensables de ma famille ; même pour elle il faut faire certains gestes, prononcer quelques paroles, pour qu'elle me prolonge le bénéfice de sa fonction.
Soudain je suis mordu, le remords fond sur moi; toutes mes exigences rentrent en masse.