‹ État civilChapitre 72 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

de moi, de ma famille, de mon peuple. J'ai honte à le dire, et je m'humilie devant le jugement de mes pairs, mais l'effort des générations est inachevé: à dix-huit ans, en dépit des sacrifices de nos aînés qui se sont détournés sévèrement des tristesses pernicieuses dont ils auraient pu encore faire leur complaisance, je me suis attardé dans la désaffection de moimême.

Grâce aux soins de ceux qui nous précédaient, les artifices du désespoir étaient détruits. J'étais né dans un monde qui reprenait forme et couleur. L'humanité menacée de périr, parce que le temps des luttes s'achève, renaît dans une figuration magnifique des combats. Entre les jambes hésitantes des grandes personnes, se lève une race d'enfants joueurs. La bourgeoisie et le peuple seront étonnés. Déjà la nouvelle face des choses resplendit dans le sud-ouest. Sous l'ancien pavillon du ciel, au milieu du cercle familier de vingt mille camarades, quinze jeunes hommes avec quinze jeunes hommes ressuscitent la guerre, le jeu éternel. Enfin chaque peuple sort de ses maisons, se rassemble, se retrouve dans sa gloire.

J'ai compris que nous avions peut-être perdu quatre ans à d'abstraites destructions industrielles, quand, à la première partie de rugby, après l'arm^istice, j'ai constaté que je voyais la guerre pour la première fois. Si auparavant j'avais joué plus de trois mois au ballon, j'aurais moins aimé la tuerie anonyme, bureaucratique et sédentaire. Le courage et la mort dans l'abstraction, le néant des champs de bataille modernes, convenaient trop bien à mon impuissance musculaire, à mon inintelligence nerveuse.

Dans le sport l'homme reprend ses droits. Il reconquiert la discipline, la seule liberté qui soit douce. L'homme court vers l'homme, ils se voient, ils se touchent, ils se mesurent l'un par l'autre, avec leurs bras mêmes. Soudain je découvre cette vérité, cette réalité. A nouveau je mesure tout à la mesure de l'humain. L'horizon est cette couronne de visages enluminés par le gros soleil de leur joie commune, un plexus de prodigieuse vitalité. Je crois que la race est éternelle: ce moment de croyance fonde la métaphysique.

Les choses sont remises au point. Assez de cette mort cosmopolite, fabriquée dans toutes

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