‹ État civilChapitre 74 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

soir, détruites chaque matin démontraient le parfait fonctionnement de mes engrenages cérébraux dans un cercle fermé.

Je me suis levé à six, à cinq, à quatre heures du matin, puis je suis retombé à neuf, dix, onze. J'ai manié des poids devant la glace pendant vingt, dix, cinq minutes. J'ai couru la nuit au Bois de Boulogne, impatient d'amorcer un entraînement. D'énormes efforts sans lendemain, ce n'était que des désirs. Cela tournait aux futilités d'un ascétisme d'amateur. Je me couchais avec une couverture, en janvier, la fenêtre grande ouverte. Je montais sur les toits pour vaincre le vertige.

Mais je ne me suis jamais privé de femmes.

Enfin je me battais les flancs, rêvant de m'intéresser à mon corps. Mais j'étais né trop tôt, un peu avant mon temps. Mon corps n'était encore qu'un objet entre les objets pour mon esprit.

Mon corps n'était pas l'incarnation sans cesse renouvelée, dont chaque instant est la première palpitation. L'âme de celui qui a été visité par la grâce du sport, est un souffle chaud, une haleine gonflante, une énergie qui se fait sentir. Cette âme est un aigle qui s'abat

véhément ; ses serres mettent à nu les muscles de la bienheureuse proie et ses ailes la battent sévèrement pour que le sang courre.

Je n'étais pas mûr pour la résurrection de la chair, la réunion de l'âme et du corps, séparé si longtemps par le malentendu d'une certaine civilisation.

Par ailleurs une ambition mesquine essayait de mordre le cours de ma vie comme la roue machinale d'un moulin anachronique. Bien que né en 1893, je me suis encore promené avec les fantômes maniaques de Rastignac et de Sorel. Après l'épée de Marchand qu'on m'avait donnée à dix ans dans une panoplie des Galeries Lafaj'^ette, je continuais de m 'embarrasser d'accessoires démodés: l'écritoire des romantiques, professionnels du génie et de l'exil depuis Byron jusqu'à Rimbaud, le crachoire et la cravache des dompteurs de foules qui pourtant n'avaient été tenus depuis Lamartine et Disraeli que par des paltoquets.

Je m'efforçais à l'intrigue, à la séduction, à tout ramener à moi. Mais je ne réussissais pas et je prenais pour des lâchetés les premières manifestations d'une nouvelle pudeur. Parmi ceux qui peupleront ce siècle, il n'y aura

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