CHAPITRE m
Quand je partis pour l'Angleterre ce n'était pas pour la conquérir, mais j'étais déjà conquis par elle.
Après la haine au temps de Fachoda j'avais appris la lassitude, l'abandon devant la ténacité britannique. En même temps qu'on m'inclinait au renoncement on m'abaissait encore jusqu'à la stérile détestation de crimes imaginaires par quoi, pour se donner le change, on prétend qu'un ennemi plus fort a pu seulement obtenir la défaite des vôtres. Je me consolais en médisant sottement de la cruauté ou de la perfidie de ceux qui pourtant plus d'une fois nous avaient battus à plate couture grâce à leur seule valeur. J'avais oublié toute cette littérature enfantine et populaire qui était pleine d'une rancune mesquine contre ceux qui auront tenu longtemps toute la mer et tant de terre. Je lisais maintenant la démonstration de la supériorité anglaise que les meilleurs Français pendant un siècle et demi ont administrée à leurs compatriotes, avec cette passion qui est le propre du vaincu habile à s'infatuer encore, quand ce ne serait que de modestie. Plusieurs livres écrits par des hommes vénérables m'imposaient un respect consterné
pour le Génie Anglais. Ces notes sur l'Angleterre d'Hyppolite Taine.
Ma famille m'envoyait chez les vainqueurs pour que je connusse leurs raisons et qu'elles m'édifiassent. Nous nous étions oubliés à ce point que notre ressource contre le vainqueur nous semblait être de l'imiter.
Londres était absorbée par une fonction étrange. Je m'égarais dans le monstrueux tournoiement de ses rues, de ses avenues. Ce pays de maisons était un fragment écrasant tombé d'une planète inhumaine.
Je courus à travers une campagne incroyablement ignorante de ce qui se tramait opiniâtrement dans le voisinage. J'arrivais dans une petite ville, décor historique naïvement entretenu.
Le lendemain j'étais le cinquième fils d'un clergyman: yeux tendrement bleus, cheveux et linge blancs, peau rose, tout cela sur fond noir. Mais tandis que la fleur de sa chair s'épanouissait ainsi, l'âme exquise de sa femme était rudement enveloppée dans un antique morceau de parchemin. Quatre rougeauds me regardaient avec une curiosité tempérée par le dédain national. Je réagis vivement sous ces