CHAPITRE III
regards et oubliai sur le champ un instant de détresse. Les péripéties de mon séjour furent aussi grotesques ou charmantes que les quatre années d'une guerre vue par le gros bout de la lorgnette. Je connus ce mélange impondérable d'attirance et de répulsion dont se forme une alliance ou une hostilité. La sensibilité apparamment sans contrôle qui a la moindre occasion me faisait multiplier et entrecouper les gestes, les paroles, les sentiments, les idées, les ahurissait puis insinuait en eux un plaisir inconnu. Moi je ne discernais pas encore qu'un autre mélange de sang et de soleil que le leur fermentait dans mon être: je caressais ce rêve absurde des Français chez les Anglo-Saxons d'être plus près des éléments.
Vers la fin de mon séjour, on me mena voir Oxford. Là, quelque chose me mordit au cœur. Dans mon premier feu, tout m'y parut d'une grandeur que mon pays ne m'avait pas laissé soupçonner. L'architecture n'était pas aussi sublime mais elle s'accordait par une vertu singulière aux changements apportés par le temps. La ville honorait l'esprit et le corps comme des biens suffisants. Une fraternité
courtoise unissait les hommes et les femmes. Je songeais avec dégoût et découragement qu'il me faudrait bientôt rentrer à Paris dans cette Sorbonne neuve comme un Hôtel de Ville banlieue, mesquine, anonyme, ouverte à tous les miasmes, perdue au milieu des soucis monstrueux d'une métropole, et coudoyer des adolescents négligés, souillés par une puberté grossière, en qui détonnaient les éclats de la jeunesse car ils n'étaient pas soutenus par la force. La Force atteint toujours à un premier degré de la beauté. Et ce subtil isolement de chacun qui était la loi de la vie française.
Je frissonnais le soir quand, après les jeux, je voyais rentrer les centaines de jeunes hommes et de jeunes filles, dans la gloire de leur sang. Leur cortège rapide, en hâte vers le bain et le thé, avait la majesté d'un heureux ensemble, d'une de ces réussites qui sont rares et qui donnent soudain à l'entreprise des hommes au milieu de l'univers un mérite qu'on ne peut nier.
Loin de mes lieux familiers, je découvrais la vérité de mon âme. Il m'était donné un sentiment de soulagement, de libération que j'avais jusque-là, sans le savoir, attendu parmi les