‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 14 sur 43 · UN ÉPISODE · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE

Je ne puis résister au dçsJr de narrer ici un épisode.

Un fermier, sur le North Fork, un affluent de la rivière la TRiNrrv, où j'ai été chercheur d'or, avait pour coutume de laisser approcher un jeune Indien de sa ferme isolée.

Cet Indien, dans sa physionomie, dan» ses manières, paraissait moins vicieux que les siens.

Il venait souvent à la ferme.

Il se rendait parfois utile ; il allait chercher un animal égaré, fendait du bois, etc.

Ses menus services étaient amplement rétribués parla nourriture, les vêtements qu'on lui abandonnait.

La famille se composait du père, de la mère, de trois jeunes filles et d'un petit garçon que l'Indien paraissait affectionner d'une manière toute particulière.

Les relations amicales, entre l'Indien et la famille, se continuèrent ainsi pendant plusieurs années.

Un soir, le Peau-Rouge entra comme de coutume dans la pièce où la famille prenait ses repas.

Tout le monde était assis autour de la table commune, à l'exception du père momentanément absent.

L'Indien donna le bonjour à chacun, et au moment même où la mère lui offrait quelque chose à manger, il tira, de dessous ses vête-

ments, son tomahawk^ et avant qu'on y eut songé, il avait assommé la mère.

Les filles, éperdues, se sauvèrent dans la pièce voisine, appelant au secours.

L'Indien poussa un cri particulier et une vingtaine des siens envahirent la maison.

Le père, au cri de sa famille, accourut. Il était sans armes et fut immédiatement ligotté.

Les Indiens pénétrèrent dans la chambre où s'étaient réfugiées les jeunes filles, les saisirent et les entraînèrent hors de la maison.

Le petit criait.

Cela ennuyait l'Indien, cet ami de la maison. Il plongea son couteau dans le ventre de l'enfant et, voyant qu'il ne mourait pas assez vite, qu'il suppliait qu'on le laissât vivre, l'Indien, le prenant par la jambe, le fit tourner au-dessus de sa tête, comme s'il tenait une fronde à la main, broya sa tète contre les parois de la chambre : la cervelle du jeune enfant fit une large éclaboussure sur la muraille. . .

La maison fut dépouillée de ce que les Indiens purent emporter : provisions, ustensiles, armes, munitions, vêtements, etc.

Les animaux furent conduits hors de l*étable, et le feu fut mis à tous les bâtiments.

Les infortunés prisonniers furent témoins forcés de la destruction de leur propriété, de cette propriété qui faisait toute leur fortune, qui leur avait coûté dix années de labeur, de privations, de sueurs.

Les Indiens, qui maintenant étaient au nombre de trente, hommes, femmes, enfants, dansaient, sautaient, chantaient, riaient, en voyant la maison brûler.

Les malheurs de la famille commençaient seulement.

Quand les Indiens furent certains que tout était bien consumé, bien détruit, ils entraînèrent leurs captifs dans les profondeurs de la montagne.

Arrivés au camp des sauvages, chaque jeune fille fut étendue nue sur le sol et eut à aubir les plus infâmes traitements.

Afin de rendre la scène plus odieuse encore, les autres Indiens étaient là, qui riaient, hurlaient, excitaient les autres du geste et de la voix.

Pendant toutes ces horreurs le père, attaché, était témoin de cette scène. . .

Il ignorait le sort qui Tattendait.

Les Indiens creusèrent un trou profond dans la terre, le garrottèrent soigneusement, puis le descendirent.

Ils l'enterrèrent ainsi vivant jusqu'aux épaules, lui laissant la tête hors du sol.

Ils lui fendirent le nez, les lèvres, les joues, lui coupèrent les oreilles, les paupières, lui firent des incisions sur le front, sur le menton, sur le cou, et, finalement, le scalpèrent.

Ils le laissèrent ainsi en proie au soleil qui lui brûlait les yeux, que les paupières ne pouvaient ni fermer, ni humecter.

Les insectes, attirés par l'odeur du sang qui coulait, le mangeaient vivant, les mouches vertes vinrent pondre leurs œufs dans les plaies ouvertes et le ver naissant se nourrissait de ses chairs. . .

La faim, la soif, achevèrent de le tuer lentement.

Des jeunes filles?

Deux moururent des atrocités commises sur elles. La plus jeune seule survécut. Elle

devint la femme, ou plutôt le souffre-douleur d*un Indien.

Deux ans plus tard, dans un raid contre les Indiens, quelques mineurs tombèrent à Timproviste dans leur camp et délivrèrent la jeune fille.

Elle raconta la mort des siens.

Voilà nos ancêtres !

Ceux que J.-J. Rousseau nous a donnés comme modèles?

I^ELIGION DES INDIEKS

L'Indien n'a pas précisément de religion, il a une croyance ou plutôt une superstition.

Il croit à un être bon et à un être mauvais.

Il part de ce principe, qui ne manque pas de logique, que le bon esprit étant bon de sa nature, ne veut, ne peut point faire de mal, donc point de crainte, point d'adoration,

point de prière, point de remerciements à lui offrir; il est bon, c'est sa nature.

Dans notre religion on s'acharne à nous démontrer que notre Dieu est bon, essentiellement bon, puis on nous le montre méchant, cruel, féroce, vindicatif, sans miséricorde !

Lisez plutôt la Bible.

La préoccupation incessante de l'Indien est d'écarter le mauvais Esprit, V Esprit malin^ comme il le nomme.

Le chaud, le froid, la pluie, la sécheresse qui tarit les rivières et qui par cela même tue le poisson ; les accidents, les fièvres, la mort, en un mot tous les maux qui peuvent accabler rindien, pendant son vivant, sont l'œuvre de Y Esprit du mail

C'est donc l'ennemi implacable de l'Indien.

C'est aussi lui qu'il conjure, qu'il craint, à qui il adresse ses prières, ses invocations.

C'est à lui qu'il fait des offrandes, des sacrifices.

De là ces cérémonies grotesques, ces danses bizarres, cette musique diabolique, ces cris divers, etc.

Tout cela dans le but d'adoucir sa colère, de le rendre favorable à ses projets.

Le pouvoir du Dieu tnalvi^ ne dépasse pas la vie de l'Indien.

Dans l'autre monde, le Dieu bon reprend ses droits.

Le Peau-Rouge, ai-je dit, n'a pas le moindre sentiment du bon et du mauvais, par conséquent, à son point de vue, il ne peut commettre le mal.

De sorte qu'en mourant il va droit en paradis!

Le paradis de l'Indien consiste en une terre heureuse où il peut chasser, voler, tuer à toute heure, en toute impunité.

Où il peut boire le sang chaud de son ennemi dans le crâne même de cet ennemi.

En France, on ne connaît guère l'Indien que par les poètes.

Chateaubriand a certainement vu des Indiens.

Comment a-t-il pu, pour défendre un culte qui s'en va, broder des absurdités semblables à celles qui émaillent le récit d'Atala ?

LA SIERI^A-NÉVADA

Reprenons notre course dans les montagnes.

Je monte.

Je suis les méandres d'un mince filet d'eau qui s'égare souvent sous la feuillée.

Aux plateaux découverts, où l'herbe haute et odorante forme d'épais tapis, succèdent de grands bois.

Ces bois n'ont rien de profane, rien de vulgaire.

Ce sont d'immenses sanctuaires, des églises gothiques dont mille piliers végétaux supportent la nef verte.

Les vitraux mouvants, à travers les branches de la voûte, laissent tamiser les lames rouges ftu soleil, et sous ce dais tremblant, le voyageur paraît enveloppé d'une gloire.

Un silence, silence solennel, prélude de la

prière, prédispose son àrne aux grandes et fortes pensées, rend son cœur meilleur.

Au fur et à mesure qu'il avance, son esprit s'épure, se dépouille des passions viles.

En s'élevant, il laisse, dans les bas-fonds, son limon terrestre, ses pensées communes, il devient pur comme l'air qu'il respire.

Je suis maintenant au plus haut point de ma course, environ 9,000 pieds.

Je suis au pied même de la Sierra-Nevada.

Son front superbe et altier s'élève majestueusement devant moi.

Son étincelante blancheur scintille sous les feux d'un soleil d,e midi.

Mille aiguilles menacent le bleu du firmament.

Et quelques rares aigles planent sur ses sommets.

L'atmosphère transparente est d'une telle limpidité, qu'il semble qu'en étendant la main je puis saisir ces champs de neiges éternelles qui, en réalité, sont à vingt ou trente mil î moi !

l^fspI!^AVlo^f poI^fT

Un mauvais plaisant l'a surnommée :

Perspiration point, la pointe de la transpiration.

Il y a des gens qui profanent tout !

Je trouve là, en contemplation, Howell, Knowland et Savage, qui partis avant moi, étaient descendus de leurs montures.

Le premier me prend par la main et, sans proférer une parole, me conduit vers le bord.

Je reste un instant pétrifié de terreur.

Je suis suspendu à 3,ooo pieds au-dessus de la vallée.

Et pour n'avoir pas le vertige, je me retiens aux branches flexibles d'un jeune frêne.

Mes veux vont sans cesse du fond de la vallée au mur perpendiculaire qui est devant moi.

Le mur ?

Je ne vois bien que celui qui me fait face.

C'est justement ce qui me frappe d'étonnement, par cela même qu'il me permet de juger de la hauteur de celui sur le bord duquel je reste en quelque sorte suspendu.

Vu de haut, les cèdres, en bas, me paraissent de gros poireaux dans un jardin, et la rivière, la Merced, un mince filet d'eau sur un pré vert.

Quant aux êtres humains, aux bestiaux qui vaquent sur les sentiers ou paissent dans les champs, il ne faut pas songer à les distinguer.

Cependant, avec ma puissante lorgnette, j'aperçois vaguement, semblable à des fourmis errant sur un fétu de paille, quelque chose qui se meut avec une désespérante lenteur !

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