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LE REVEILS DE LA MEDAILLE

Mes trois amis, que j'avais perdus de vue depuis Mariposa, me content leur chagrin.

Ils ne sont pas contents.

Il y a de quoi.

Il paraît qu'ils ont été horriblement exploités par les hôtels et par les guides.

Ils envient mon sort.

Ils me félicitent d'avoir entrepris mon voyage à pied.

Voici ce que j'apprends.

Nous comptons ensemble.

2,5o dollars par jour pour chaque mule du voyageur.

2,5o pour la mule du guide.

2,5o pour la mule qui porte vos bagages.

4,5o pour le paiement du guide.

Total : 12 dollars par jour.

Le voyageur a à nourrir trois mules, le guide et lui-même, depuis l'instant qu'il

quitte Mariposa, jusqu'au retour, qu'il emploie ou non gens et bêtes, même pendant son séjour dans la vallée.

Ce qui donne pour une semaine, temps strictement nécessaire pour effectuer le tour complet, une note à payer de i3o à 160 dollars, le dollar vaut cinq francs, soit 65o à 800 francs par personne.

Dans cette somme ne sont pas compris les frais imprévus, les menues dépenses, tels que cigares, liqueurs, etc. Ni le coût du chemin de fer de San-Francisco à Stockton, les diligences de Stockton à Mariposa et les deux retours en sens inverse.

Mettons six cents dollars, soit trois mille francs.

C'est pour rien !

Jetez, dans là balance, l'inconvénient de n'être pas libre de ses actions, de sa personne, de ne pouvoir partir à ses heures, s'arrêter quand et où l'on veut, d'avoir constamment à ses côtés, comme une ombre, un guide ivrogne, brutal, ignorant, qui, pendant que vous contemplez les splendeurs d'un spectacle féerique vous envoie une bouffée d'eau-

de-vie, ou en pleine figure un tourbillon de fumée d'un mauvais tabac, persiste à vous raconter des histoires obscènes ou à se moquer du dernier voyageur qu*il a conduit avant vous.

En outre, il croit pertinemment que vous devez vous amuser en raison directe de l'argent qu'il vous fait dépenser inutilement.

Parce qu'il vous montre le chemin, il se juge important, il vous le fait sentir!

LE YO-SÉMIVE

Nous voilà enfin dans la vallée.

Trois hourras pour le Yo-Sémite! ! I

Comme je n'ai pas de mule à conduire à la main pour descendre, je suis le premier de la bande à fouler le sol de la vallée.

Nous ne nous possédons pas de joie.

Les hommes jettent leurs chapeaux en

lair, les femmes agitent leurs mouchoirs à des amis invisibles.

Cest une frénésie indescriptible.

On s'embrasse, on se donne des poignées de mains, on pousse des cris, on trépigne de plaisir!

On a tout oublié : peine, fatigue, sueur, dépenses, etc., tout disparaît pour jouir de rinstant présent.

Le spectacle, d'ailleurs, en vaut la peine.

Il est sublime !

Au milieu de cet entassement de murailles perpendiculaires, superposées les unes sur les autres, travail titanique de la puissante nature, nous restons tous éblouis, fascinés, pétrifiés d'un sentiment inexprimable de pure admiration !

Et cependant, ni la vue, ni la peinture, ne sauraient donner une idée exacte de l'imposante grandeur de la vallée du Yo-Sémite !

Il faut, à plusieurs reprises, revoir les mêmes objets.

Quelquefois le rayon visuel est en défaut.

Une roche, dans cette étonnante vallée, ne

paraît nullement grande si vous marchez sur elle, vous reculez, elle ne diminue pas en hauteur.

Il y a, ici, des jeux de lumière inconnus dans les plaines.

Telle chute qui, en plein soleil dit peu de chose, vue le matin ou le soir, dans une teinte adoucie d*ombre, montre son magique développement.

Tel roc, vu de face, n'est qu'un vulgaire rocher, vu sous un angle oblique, il apparaît dans sa monstrueuse énormité.

Telle mare d'eau, tel lac, tel coin de prairie ont besoin, pour être appréciés à leur juste valeur, d'être saisis à certains moments du jour, de la nuit, ou par un clair de lune.

C'est un décor d'opéra.

Un décor qui commence sous vos pieds, qui s'allonge jusqu'au bas des falaises, qui grimpe avec vous le long du mur d'un kilomètre de hauteur verticale, et qui va se perdre dans l'infini du ciel bleu !

. Et ce décor est mouvant, il se déplace avec vous, vous poursuit sans cesse, marche à chaque pas.

Cest pourquoi, nous, pauvres Pygmées, nous restons saisis d'effroi et d'admiration devant tant de splendeurs accumulées î

UN HOl^EL

La nuit nous talonne.

Nous nous dirigeons vers Thôtel.

Il y en a trois.

Le premier est tenu par un Allemand, le second par un Irlandais, le troisième par un Américain.

Nous descendons chez LeidigSy l'Allemand.

Entre Tétable, où vous remisez votre monture, et V Hôtel où vous logez, il existe cette différence, que le bâtiment de Técurie est moins haut, voilà tout.

Pour achever le tableau, je dirai que la maison est en voie de construction.

Cest-à-dire qu'elle n'est pas terminée : les portes et les croisées sont encore à San-Francisco I

La division des chambres, au premier, est indiquée parles portants. De sorte que, chose excessivement récréative, on voit dans la chambre de son voisin, dans celle du suivant, voire même chez tous les voisins !

Ce qui, pour les femmes qui se dévêtfjient, ne laisse pas d'être très désagréable.

Elles s'en plaignent amèrement.

Elles éteignent les lumières pour se coucher.

Il en résulte ceci : C'est que, dans l'obscurité, les maris se trompent de compartiments, s'égarent chez une inconnue.

Celle-ci, réveillée, découvrant à son tour, au son de la voix, que ce n'est point son itiari, pousse des cris de paon blessé.

Cela met toute la chambrée en émoi.

Les hommes, furieux d'être interrompus dans leur sommeil, sacrent contre l'intrus qui, dans sa fuite précipitée, marche un peu sur le dos ou sur les jambes des dormeurs.

C'est un vacarme épouvantable, qui menace de dégénérer en une rixe générale.

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