‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 21 sur 43 · CLEAR LAKE · texte numérisé non relu

CLEAR LAKE

D*un trait je me rends à Calistoga.

Je me mets immédiatement en route pour la montagne, laissant cette fois-ci le Mont Helena à gauche.

Près du sommet, je tombe sur un Half way house, une auberge.

Ceux qui établissent ce genre d'industrie ou de commerce, qui consiste à donner à boire et à manger aux gens et aux bêtes qui passent, comptent avec raison sur la somme d'efforts musculaires nécessaires pour franchir la montagne. Ils espèrent qu'un peu de cette menue monnaie que tout voyageur doit posséder, sortira de la poche de celui-ci pour entrer dans celle de l'aubergiste!

Le calcul est assez juste.

J'affectionne particulièrement ces auberges perdues dans la montagne.

Selon le génie de Tindividu qui tient l'hôtel, on est ou très bien ou très mal.

Il n'y a pas de milieu.

Si l'individu qui est venu là est un paresseux, un ivrogne, un joueur, un rebut jeté hors de la société, comme une épave, son taudis devient un repaire, un véritable coupebourse. Il n'a qu'une idée fixe, exploiter, pressurer le voyageur qui passe. . .

11 n'est pas seul.

Le vice engendre le vice.

Les abords de sa maison sont toujours encombrés de ces hordes de gens sans aveu, de ces déclassés que l'on rencontre sur les chemins , partout, aussi bien en Californie qu'ailleurs.

ils se groupent un peu comme les oiseaux de proie autour d'un charnier.

En outre la maison est le désordre, l'incurie, la malpropreté poussés à leurs dernières limites.

En général, l'homme est seul, car une femme honnête ne saurait vivre dans un semblable milieu.

Si, par contre, c'est un couple, un mâle et

une femelle, la femme est le dernier échelon de son sexe, une créature éhontée qui n'a plus rien de la femme.

Elle a tous les vices de son mari, avec quelque chose en plus. Car, quand la femme déchoit, elle possède le triste privilège de descendre plus bas que l'homme . . .

C'était justement ce que je venais de rencontrer sur mon chemin. Aussi, après avoir pris un verre de vin d'un goût exécrable, je m'empressai de fuir. . .

A peine ai-je fait quelques centaines de pas, sur l'autre versant de la montagne, que j'aperçois une maison propre, avenante, avec des volets verts et un porche élégant. Il y a là, devant l'hôtel, un jardin, un verger, des pâturages clos où paissent des vaches grasses, rondes, au poil luisant.

Une nichée de canards barbotent dans une eau claire qu'ils ne parviennent pas à troubler.

Des poules picotent le grain perdu, tombé des mangeoires. Des pigeons volent de la

maison à la grange, de la grange à Tépaule du maître qui les appelle.

Un gros chien, à Tœil doux, à la voix sonore, aboie bruyamment à votre approche, pour annoncer votre arrivée.

Alors, sur le pas de la porte de l'hôtel, une femme, avec un tablier blanc, apparaît et sourit en vous voyant venir.

Tel fut le spectacle que j'avais devant les yeux.

Un homme âgé, avec sa famille, tenait la maison dans un ordre parfait.

Il était du Kentucky.

Il avait traversé toute l'Amérique du Nord avec son team, son train de bœufs.

Sur ces immenses charrettes que l'on nomme : The Désert schooner s, les Vaisseaux du Désert^ il avait entassé femme, enfants, serviteurs, etc.

Il était venu ici avant la découverte des placers d'or en Californie, alors que le pays était peu habité. Il me raconta comment il eut à se défendre contre les Indiens., les seuls occupants du territoire à cette '^•"^ |ue.

L'emplacement est admirablement bien choisi.

C*est une sorte de haut plateau, en pente vers Clear Lake.

C'est le commencement d'une vallée, la naissance d'un ruisseau. Le tout entouré de grandes montagnes boisées.

Je n'ai plus qu'à me laisser glisser par une pente douce, le long d'un délicieux chemin.

Je ne suis pas seul.

Une rigole d'eau glacée chante à côté de moi.

Elle paraît vouloir lutter de vitesse avec moi.

Cette fraîcheur m'excite, je file, je file comme si j'avais des ailes, franchissant la distance énorme qui me sépare de Lower Lake sans m'arrêter.

LOWEH IiAKE

Je suis désappointé.

LowER Lake n'est pas située sur les bords du lac, comme je Tavais supposé.

Les villes ne sont pas toujours créées pour le plaisir des yeux. Des circonstances souvent fortuites président à leur premier établissement.

A rintersection de quatre chemins un forgeron -maréchal -ferrant- mécanicien crut avantageux, pour son métier, de venir ouvrir un atelier.

Un baroom Timita.

Un ou deux magasins de provisions générales suivirent.

L'exemple était donné.

D'année en année, de nouvelles maisons se construisirent.

Aujourd'hui, c'est un village.

Il est d'ailleurs fort laid.

Et l'unique hôtel l'est bien davantage!

Je trouve là, un Français, un îoi-disant

médecin-pharmacien. 11 l'est comme moi je suis sabotier. Puis un autre Français, un nommé Marinus.

C'est probablement un nom de guerre?

Ce dernier est un type très original, sorti on ne sait d'où, n'allant nulle part, mais toujours prêt à partir !

Quelle est sa profession ?

Aucune, sinon de faire fortune.

Au demeurant, tous les deux les meilleurs compagnons du monde.

Je leur dois même une multitude de remerciements pour les vingt-quatre heures d'agrément qu'ils me procurèrent.

Je pars pour Lake port, chef-lieu du Comté.

Le chemin ne suit pas les rives du lac, qui sont impraticables.

Des broussailles, beaucoup de broussailles, des terrains vagues ou incultes, etc., telle est la physionomie du pays.

11 y a aussi des pins.

Ces pins m'amusent.

Peu élevés, extrêmement évasés, les branches s'étendent sur le sol, couvrant ainsi un immense espace de terrain.

Quand j'étais jeune, les filles de mon village, le dimanche, avec leurs jupes fortement empesées, tournaient avec une grande vitesse, pivotant sur elles-mêmes, comme une toupie, puis brusquement elles s'arrêtaient en se baissant jusqu'à terre ; les jupes tombaient sur le sol, elles formaient un énorme ballon.

Tels sont ces étranges pins!

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