‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 22 sur 43 · KEL8EY · texte numérisé non relu

KEL8EY

C'est un hameau.

11 est fort simple.

Il est composé de quelques maisons seulement.

Le passage d'un étranger comme moi, en costume de ville, n'ayant point aux pieds des bottes qui lui montent jusqu'aux genoux, ne portant pas une chemise de laine rouge, un chapeau mou de cinquante centimètres de diamètre, n'ayant pas un revolver à la cein-

ture, un rifle à la main, paraît à leurs yeux un sujet d etonnement, d^efl'roi même.

Pourquoi cela?

C'est que le Comté de Clear Lake est en général peuplé d'Américains venus du fond des plaines désertes de YOuest

Espèce de centaures humains, ils fuient devant l'élément civilisé. Ils ont instinctivement horreur du progrès, de ce bien-être qui amollit la fibre musculaire.

Comme la bête fauve, l'homme inculte hait les mœurs douces, policées, les obligations qu'impose le contact d'une société raffinée.

Il lui faut de l'air, de l'espace, du mouvement, de la liberté poussée jusqu'à la licence. I Pour lui, point de cadastre, point de limite à la propriété, point de lois codifiées, etc.

A peine s'il reconnaît les usages, les coutumes, les mœurs à lui léguées par les siens.

Ils viennent tous du Kentucky, du Texas, du Ransas, du Missouri, etc. Ils ont franchi le Grand Désert du Lac salé, fuyant les populations denses.

Ils ont instinctivement horreur du chemin de fer qui rapproche les distances.

Ils ne connaissent que le cheval ou le team^ sorte d attelage composé d'une immense voiture, traînée par quatre, six, huit ou douze bœufs.

C'est ainsi qu'ils se déplacent, emportant avec eux tout leur avoir.

L'aspect sauvage, isolé de Clear Lake, les avait séduits.

Ils ont cru, un moment, qu'ils vivraient ignorés des civilisations.

Mais peu à peu le pays s'est peuplé, les fermes se sont multipliées, les villages se sont créés.

Aussi est-ce avec un réel effroi, une terreur croissante qu'ils voient s'avancer le visage pâle du citadin. i

Être ou ne pas être, pour eux, c'est une question de vie ou de mort.

Où aller ?

Ltfarwest finit derrière la dernière falaise

de l'OcÉAN PAaFIQUE.

Suis-je^ pour eux, The comming man ?

l'homme nouveau?

That is the question.

- iSy — UAKEPOR¥

Comme son nom Tindique, la ville est située sur les bords du lac.

Bâties en amphithéâtre sur un mamelon, toutes les maisons ont vue sur le lac.

Tous les matins, comme une meule rougie au feu, le soleil se lève sur l'autre rive du lac, répand ses clartés sur les flots et éclaire le seuil des maisons de Lakeport.

Secouant sa chevelure d'or, il semblatt/c^ dire aux habitants :

« Salut, 6 tot\ reine future du lac t »

Et le soir, quand sur la surface des eaux tranquilles, l'astre des nuits fait miroiter le lac blanc, le spectacle est plein de charme et de poésie.

Ces levers de lune font rêver.

Tout, ici, séduit : résidences presque élégantes, peuple accueillant, hôtel confortable, cuisine excellente, climat incomparable comme salubrité, etc.

On m'annonce qu'un petit navire à voile va faire une excursion sur le lac.

Je suis invité.

Ces messieurs vont visiter Soda Springs, sources d'eau situées au pied de TUncle Sam, un rocher de 4,430 pieds au-dessus du niveau du lac.

Comme nous avons toute la journée devant nous, nous faisons le tour du lac, qui a environ 35 milles de long, sur 8 milles de large.

Ce lac est un véritable vivier : perches, tanches, carpes, truites, saumons, etc., se promènent autour de notre barque et paraissent positivement se moquer de nous.

Et le soir, quand nous revenons, nos voiles dorées par un magnifique coucher du soleil qui traîne ses derniers rayons sur l'eau endormie, toute la population de Lakeport est sur le rivage pour nous vpir venir et nous acclamer.

Je suis même un peu confus de ce retour triomphal.

Tout s'explique.

Vu la douceur du climat, la beauté du spectacle, qui est un régal des yeux, après le repas du soir, chacun vient s'asseoir sur le bord du lac.

On cause.

Cependant rAméricain n'est point causeur, c'est là son moindre défaut. Quand il ne parle pas de ses affaires il reste muet comme un poisson.

11 rumine des projets, en taillant avec un couteau, qui ne l'abandonne jamais, un morceau de bois qu'il réduit en mille copeaux.

Ce genre d'exercice dénote chez lui une grande préoccupation, une étude sérieuse. . . américaine, qui a pour but la création d'une affaire qui doit inévitablement le conduire à la fortune.

Ne lui parlez jamais de littérature, de beaux-arts, de philosophie pure, de sciences abstraites, etc., toutes choses inconnues aux couches profondes de son cerveau . . .

De quoi cause-t-on à Lakeport?

Car c'est le seul village, en Californie, où les gens causent.

Les femmes, entre elles, parlent de leur famille, etc.

Les hommes, de voyages, d'aventures de chasse, etc.

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