LES LACS BLEUS
Je suis à douze milles de Lakeport.
Le premier lac a environ trois milles de long sur un demi-mi//e de large.
Ils sont ainsi trois qui se suivent, se donnent la main par un mince filet d'eau claire.
Ils afFecteni la formé de cigares mis bout à bout.
Profondément encaissés qu'ils sont par de hautes et formidables montagnes, la paroi calcaire, qui les limite, plonge à pic de chaque côté de leurs rives. Ces deux parois opposées se rencontrent probablement au fond du lac : elles forment une cuvette naturelle où l'eau s'est amassée.
La profondeur de ces lacs est inconnue.
Ils n'ont pas de rives, il n'existe point de terre végétale sur le flanc des rochers, point d'arbres, point de buissons, ni herbes, ni fleur quelconque. Par conséqi la roche
est nue, lisse, polie, usée par Teau de la pluie qui coule.
C'est tout à fait eÔrayant, sinistre à contempler.
Cette eau immobile^ silencieuse coip me un suaire liquide, reflète Un pan bleu du ciel au-dessus de lui.
11 ne révèle sa monstrueuse profondeur que par sa teinte foncée d*eau bleue.
Cela donne un frissoïi.
Je ne connais pas de coupe-gorge plus épouvantable à regarder !
Attendre son homme derrière un rocher, lui tordre le cou, lui emplir ses poches de cailloux, le précipiter dans le lac, tout cela ne demanderait que quelques instants, et le lac ne rend jamais sa proie !
Telles étaient mes réflexions en longeant les rives de ce lac sinistre, cela par un chemin taillé dans le roc même.
Je pousse un soupir de satisfaction en quittant ces horribles parages.
Je grimpe sur le col qui sépare les deux Comtés.
J'ai changé de bassin.
C'est ce que je cherche à expliquer à un brave fermier, que je rencontre au bas de la montée.
Je n'y parviens pas !
Mes notions hydrographiques n'ont pas le don de l'intéresser beaucoup.
Que lui importe que l'eau qui coule à nos pieds aille se perdre dans le Russian River ou dans le Sacramento River?
Ce qui le captive davantage, c'est une bande de chevreuils qui, à cent pas de nous, débouchent d'un plateau.
Quelles magnifiques bêtes!
Comme toutes surprises, elles nous regardent, leurs têtes fièrement levées.
Mon homme, sans pitié, leur lance un coup de son rifle, sans les atteindre heureusement, n'ayant pas eu le temps de viser.
Je l'ai à peine quitté que je me trouve nej( à ne^ avec un énorme serpent à sonnettes, si nombreux en Californie, parmi les roches brûlées par le soleil.
Je parviens à le tuer avec des pierres et un bâton que j'ai en main.
Je détache ses sonnettes, sorte d'écaillés qu'il porte à l'extrémité caudale.
Je constate ainsi qu'il a vingt-quatre ans :
une sonnette par année. '
UKIAH
Je viens de parcourir trente-deux milles depuis mon départ de Lakeport, cela sans boire, sans manger.
Le lendemain, prenant mon rôle de touriste au sérieux, je visite la ville, qui se compose d'une unique rue.
C'est d'ailleurs la route.
C'est un bourg agricole et commerçant.
Ce qui me laisse assez froid.
Il est impossible d'être plus ignorant que moi sur l'art de faire pousser les choux.
Au bout d'une heure je bâille outrageusement.
J'en conclus que le climat ne convient pas à mon tempérament.
Je tourne le dos à ce village et je m'embarque sur le chemin qui descend sur les pentes de la vallée.
A Sanel, hameau à mi-chemin entre Ukiah et Cloverdale, je dîne dans une petite auberge tenue par une veuve et sa fille.
Je mange assez mal.
Ce qui arrive souvent au pauvre voyageur, en Californie.
Comme compensation, la jeune fille touche du piano.
Elle chante — Nelly Gray, — une romance sentimentale.
Cela d'une voix abominablement fausse, en roulant des yeux blancs, gros comme des boules de loto.
Ses bras d'araignée plongent sur les touches d'ivoire comme si elle voulait les détruire.
L'instrument, dont une corde est cassée, hurle comme un chien blessé.
C'est délicieux!
La mère, en extase, me dit :
4c Dont you think that my daughter is an artist? »
Ne croyez-vous pas que ma fille est une artiste ?
De crainte qu'elle veuille me la faire épouser, je me sauve, préférant encore la route poussiéreuse à la perspective d'avoir de la musique au lieu et place de bons beefsteaks.
Nous sommes au mois de juillet.
Je sens que le soleil est en voie de me tanner la peau.
Je suis certain de passer à l'état de nègre bon teint.
Pourvu que mes amis, à San-Francisco, me reconnaissent. . .
Seule, l'alouette paraît joyeuse.
Elle salue les rayons du soleil par une succession de trilles sonores, qui n'ont rien de comparable à celles de la jeune fille que je viens de quitter !
J'arrive bientôt à Cloverdale.
Là^ se termine mon voyage.