UNE NOCE
Deux jeunes mariés, alléchés par le prix réduit du passage, s'embarquèrent, en mer, dans un voyage de noce !
Certainement ils n'avaient jamais mis les pieds sur un navire.
Ils étaient tous les deux Irlandais.
Ils appartenaient à l'élément ouvrier.
Ils n'avaient pas quatre lustres chacun.
Le mari, en habit noir de rigueur, cravate blanche, gants blancs, était fier de se montrer dans ses beaux atours.
La mariée, toute radieuse dans sa robe blanche, sous son voile de tulle, semé de Tinévitable fleur d'oranger, était réellement charmante, fraîche comme le sont les filles du peuple, à vingt ans.
Ils se tenaient par la main, pressés l'un contre Tautre, se buvant des yeux.
Mais, une fois en plein océan, le navire se mit à danser une farandole monstre sur la vague écumeuse.
Nos jeunes mariés, qui étaient sur le pont à côté de moi, se roidirent d*abord, firent ensuite de violents efforts pour conserver leur équilibre et leur dignité fort compromis.
La mariée surtout.
La pauvre jeune femme ne voulait pas succomber sous les yeux de son mari.
Elle se raidissait, sentant les maux de cœur l'envahir.
Ses traits se contractaient visiblement.
Ses joues, qui au départ étaient roses, devinrent d'une pâleur verdâtre.
Enfin, après une lutte héroïque, elle se cramponna à son mari, et tous les deux roulèrent sur le pont.
Ils vomirent horriblement, le dîner de noce, sans doute !
Ce couple, oubliant toute conscience d'euxmêmes, tout sentiment de dignité, voire même de pudeur, était confondu en un amas de vêtements souillés.
On n'aurait plus su par quel bout les prendre, tellement ils étaient dans un état pitoyable.
Dans des convulsions horribles, la robe blanche, en mousseline, de la mariée, était déchirée, lacérée, en pièces : le voile gisait d'un côté, les fleurs de l'autre.
Tout cela était sali par des déjections de toute nature.
C'était hideux. . .
Enfin, des garçons de service vinrent avec
une civière.
Ils emportèrent ces deux paquets de linge, informes et inertes.
Je ne les vis plus pendant tout le reste de la traversée.
En voilà deux qui se rappelleront de leur première nuit de noce !
SANl^A BARBARA
De tous les ports de mer situés sur le littoral californien, Santa Barbara est le seul qui s'ouvre directement sur le plein Océan.
En réalité, il n'y a pas de port.
C'est une rade ouverte.
Nous jetons Tancre dans cette baie, car, de quai, il n'en existe pas.
Nous laissons là quelques passagers et des marchandises.
Je suis témoin d'une manière toute nouvelle et fort originale de débarquer des colis vivants, à quatre pattes.
On les pousse doucement vers le bord du navire, ils font la culbute, un plongeon, puis ils reviennent à la surface de l'eau et se mettent à nager vers le rivage.
Pour plus de sécurité, un homme, à l'arrière d'une nacelle, saisit le licol de l'animal, soutient sa tête au-dessus de l'eau, pour le faire respirer librement.
Deux hommes, dans le même bateau, rament vigoureusement vers la terre ferme, et voilà comme on débarqua, en l'an de grâce 187 1, trois chevaux et six vaches à Santa Barbara.