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Qui sait si les quatre rosses qui traînent notre carriole iront jusqu'au prochain relais?
La plaine est semée d'ossements blanchis, proprement nettoyés par les corbeaux, ces fossoyeurs du désert.
J'ai beau, selon ma coutume, me battre les flancs comme un acteur qui ne sait pas son rôle, je n'arrive pas à éveiller dans Tâme de mes six compagnons de voyage un peu de gaîté.
Notre course ressemble à un convoi funèbre, un retour d'enterrement.
Nos pensées sont rivées à ces corbeaux qui' nous poursuivent.
Nous arrivons à un relais : San-Gabriel.
C'est une ancienne mission catholique.
Toute la vermine du pays : femmes, enfants, etc., en haillons, accourent pour nous voir passer.
Nous sommes, pour eux, la seule distraction honnête, l'événement du jour.
Il en est ainsi à chaque relais.
Vers le soir, nous arrivons à San-Bernardino.
La ville, chef-lieu de Comté, est bâtie dans l'ancien lit d'une rivière desséchée.
Elle est, dit-on, au-dessous du niveau du de la mer.
C'est même grâce à cette particularité que les habitants ont le privilège de ne pas mourir de faim et de soif.
Il suffit de creuser à quelques pieds pour obtenir de Teau en abondance.
Or, avec de Teau, sous les climats torrides, on obtient de superbes récoltes.
Néanmoins, la ville, perdue dans cet immense désert de sable, est triste.
Les indigènes ont Tair d'être là en pénitence.
Je m'imagine qu'il ne faudrait pas exercer une grande pression morale, pour persuader à la moitié des gens qui habitent San-Ber- NARDiNO, de vider la ville.
Moi-même, le lendemain, de crainte d'y prendre racine, je m'empresse de mettre la plus grande distance entre elle et moi.
C'est ce que je fais, suivi de mes amis, les corbeaux, qui m'accompagnent jusqu'à Los Angeles.
DÉPAI^l^ DE LOS ANGELES
Je décide que je reviendrai à San-Francisco par voie de terre.
Il est six heures du matin, nuit noire, quand je quitte Los Angeles.
Je reconnais, avec une profonde horreur, que la diligence est un affreux char-à-bancs, ouvert à tous les vents, n'ayant pour siège que des banquettes en bois dur, très dur.
Je suis Tunique passager !
L'orage de la nuit continue.
Un vent à déplacer les montagnes souffle.
Je suis obligé de me cramponner aux bancs pour n'être pas jeté hors de la voiture.
Une pluie fine, froide, glacée me pénètre jusqu'aux os.
Elle tourbillonne dans l'espace, venant de tous les points cardinaux.
Elle pénètre par-dessus et par-dessous la voiture, surtout par le plamcher, qui est ouvert.
Elle fouette affreusement mon visage.
Au bout d'une heure, je suis transi de froid, perclus par Thumidité.
Je suis bleu, vert, jaune, violet.
Je n'ai plus de sang dans les veines.
Quand je veux changer de place, je suis obligé de prendre ma jambe inerte, de la déplacer avec ma main engourdie.
J'ai beau me pelotonner comme une boule, me recroqueviller sur moi-même, rentrer mes épaules, mes jambes, mes pieds, mes mains, je reste perclus, glacé.
De gros nuages, comme une mer renversée sur ma tête, roulent des vagues noires.
Elles se déchirent avec un fracas formidable qui embrase tous les éléments terrestres de sinistres reflets, aux éclats cuivrés du tonnerre.
Cest Caïn chassé du Paradis !
Les six chevaux, cramponnés au sol, aveuglés par les éclairs, les lueurs blafardes d'un jour qui ne vient pas, fuient épouvantés.
Le cocher, sur son siège attaché par des lanières, sombre, glacé d'efi'roi, cherche son
chemin, sans y parvenir, laissant aux sagaces bêtes, qui le connaissent, le soin d'atteindre le prochain relais.
D'ailleurs, le cocher et moi, nous ne pesons pas lourd!
Où sommes-nous passés?
Ne me le demandez pas.
Nous arrivons à un relais .
Cela m'oblige à constater que je suis encore vivant.
Je m'étire pour m'assurer qu'aucun de mes membres n'est resté dans la voiture.
Le jour paraît.
Un jour blafard et malade, qui ne dit rien qui vaille.
Nous remontons en voiture.
Toujours la pluie, le vent qui fait rage.
Au débouché dans une plaine, à la sortie d'un couloir étroit, l'ouragan balayant tout sur son passage, le vent emporte mon chapeau . . .
Le cocher arrête la voiture.
Je cours après mon chapeau, mais il file avec une telle vitesse, dans ces champs sans fin, qu'il m'est impossible de le rattraper.
A un autre relais, moyennant quelque menue monnaie, un palefrenier me cède un chapeau qui traîne dans un coin de Técurie.
Quel chapeau, mes amis! Quel chapeau I
Il est trop grand;
Par suite d'un usage prolongé, il a perdu son aspect primitif pour prendre une forme pyramidale !
En outre, il possède une multitude de couleurs diverses, acquises depuis sa naissance.
Tout le haut personnel de Técurie, quand j'apparus ainsi coiffé, se tordait dans les spasmes d'un rire inextinguible !
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UHE I^lVlÈI^E
Ce nom éveille des images d'une eau qui coule plus ou moins tranquillement au fond d'un lit quelconque, entre des berges plus ou moins boisées.
Il en est ainsi dans les pays tempérés, mais dans les contrées chaudes, ce sont tout bonnement des dépressions du sol, le fond de vallées en forme de cuvette, où Teau des pluies, quand elles sont en excès, coule.
L'été, ces mêmes lits de rivières sont horriblement secs.
A les contempler, elles engendrent la soif.
Il n'en était pas ainsi de la rivière que nous allions traverser, à laquelle on 'a donné le nom de Santa-Clara, probablement parce qu'elle est trouble.
Elle roulait, dans son sein, une quantité prodigieuse de sable et de cailloux.
Il y avait de l'eau, beaucoup d'eau, même
plus que nous le supposions. Le cocher ne s'en rendit pas .exactement compte.
C'était le produit liquide de la tempête qui sévissait depuis vingt-quatre heures sur toute la région.
Le cocher hésita un instant, mais comme notre carriole n'était pas chargée — nous étions deux — il s'engagea dans la rivière. . .
Nous étions au milieu, quand il s'aperçut que la voiture flottait. . .
Que les chevaux, n'ayant plus pied, nageaient, que nous allions à la dérive. . .
J'étais sur le haut siège avec lui.
Je le vis pâlir aff*reusement. . .
Il comprit le danger que nous courions.
Mais il était trop tard pour reculer.
Il se leva debout sur le siège, se mit à fouetter énergiquement les chevaux qui excités par sa voix, redoublèrent d'eff'orts : ils atteignirent la rive opposée.
Il était temps. . .
Qu'une pierre, un morceau de bois flottant se fût mis à travers les roues, eût ainsi grossi le courant, qu'un harnais se fût cassé, qu'un cheval eût eu peur, se fût jeté de côté, em-
— lyi -
barrassantles autres, etc., nous étions perdus. Le courant nous eût saisis, le sable mouvant nous eût enlizés et, la voiture faisant la culbute . . .
SAH-BtlEHAVEHn^Ul^A
Jl était neuf heures du soir quand nous arrivâmes à la station.
On ne nous attendait plus.
Là, nous apprîmes que quelques instants avant nous, un buggy^ attelé d'un cheval, avait été emporté par le courant, que l'homme qui le conduisait, accompagné de sa femme, s'étaient noyés en traversant cette même rivière de Santa-Clara.
C'est que le buggy, plus léger que notre char, avait immédiatement flotté sur l'eau, s'était renversé, et le courant avait tout emporté : cheval, voiture et gens.
Ce récit donna le trac à mon cocher, un excellent garçon au fond, qui fut très conve-
nable pendant tout le trajet de Los Angeles à Santa-Barbara.
Ce qui n'est pas précisément le cas de tous les cochers.
D'ailleurs, les dangers courus ensemble, rapprochent les distances.
Quand, par la suite, nous nous séparâmes, nous étions une paire d'amis.
Un peu plus, nous nous serions embrassés.
Cette ligne postale de diligences, la seule qui relie le Sud de la Californie à San- Francisco, est fortement subventionnée par la Confédération des Etats-Unis.
Elle a pour mission de porter la correspondance de Uncle Sam.
Sauf les cas de force majeure, elle doit partir à telle heure, pour arriver, autant que faire se peut, à une heure prévue.
Nous étions déjà fort en retard.
Ni le cocher ni moi ne nous souciions de coucher à Santa-Buenaventura, qui, malgré son nom de Bonne aventure^ n'est en réalité qu'une infâme bourgade malpropre!
LA FAliAlSE
Nous continuons notre course.
Nous arrivons à un chemin fort étrange qui, quand il fait jour^ à la marée basse ^ n^offre aucun danger.
Tel n'était pas, malheureusement, notre cas, aujourd'hui.
Nous étions en retard, ai-je dit?
Nous avons la marée haute.
Une pluie torrentielle nous assaillit, le vent fait rage, la nuit est noire.
Nous avons pour chemin le sablç, un sable mouvant, accumulé par la vague qui bat le pied de la falaise.
D'un côté, nous sommes à la base d'une montagne à pic, de plusieurs mille pieds d'élévation.
De l'autre, nous avons la mer, c'est-à-dire un abîme !
Tel est le chemin que nous avons à par-
courir pendant vingt milles^ soit trente kilomètres.
La mer est absolument démontée, elle roule des vagues grosses comme des collines, produisant un bruit épouvantable.
Elles claquent sous nos pieds comme un gros marteau sur une enclume.
Dans cette nuit profonde, sans étoiles, la mer, aux lueurs de nos lanternes, prend des reflets glauques.
De gros nuages, extrêmement bas, sur nos têtes, roulent des vagues noires qui, par intervalles, crèvent sur nous au milieu d'un bruit sinistre.
Ces poussées, de bas en haut de la mer, de haut en bas du ciel, se rencontrent sur le bord de la falaise, mêlées au bruit du tonnerre, des éclairs qui nous aveuglent et nous glacent de terreur.
Et la pluie continue toujours. . .
Par instants nous ne savons plus sur quel élément nous voguons.
Et dans cette grande carcasse de voiture, aux banquettes vides, deux hommes, sur le haut siège, le cocher et moi, sont crampon-
nés aux montants pour n'être pas emportés vivants, soit par le vent déchaîné, soit par la mer en furie !
Deux lanternes projettent en avant une lueur douteuse, que le vent éteint ou rallume à des intervalles brusques ; elles ne parviennent pas à piquer l'opacité des ténèbres.
Six chevaux, attelés sans timon, piaffent dans Teau jusqu'au poitrail.
Ils soufflent bruyamment dans leurs narines fumantes pour rejeter l'écume de la vague qui monte jusqu'à eux.
La voiture geint avec un bruit de ferrailles qui se brisent sous les coups répétés d'une marche pénible et cahotante.
Nous ne pouvons ni voir, ni nous parler, notre voix se perd dans le bruit des rafales.
Nous sommes muets, silencieux.
Nous attendons une catastrophe inévitable, une fin prochaine!
La mer, par moment, couvre complètement l'intérieur de la voiture.
Nous éprouvons, sur notre haut siège, la sensation que la voiture flotte dans l'eau, puis, brusquement, elle retombe sur les galets
accumulés par la vague des siècles passés ou tombés des parois de la montagne.
La lumière du phare de la pointe Conception, qui annonce, au loin, l'entrée de la rade de Santa-Barbara, vient parfois jusqu'à nous.
Ses feux mobiles, tournants, aux reflets changeants, nous aveuglent un instant, puis brusquement disparaissent.
Il y a, dans cette lumière, qui vient, qui s'en va, quelque chose de mauvais, de méchant, d'une cruelle ironie qui, pour nous, semble un rire satanique!
Que l'heure nous parut longue!
Que de fois nous crûmes que c'en était fait de nous, de notre voiture, de nos six braves chevaux.
Ah ! les intelligentes bêtes !
Comme elles hennirent joyeusement quand nous atteignîmes la terre ferme, et que par là, nous comprîmes que nous étions sauvés !