‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 30 sur 43 · BARA · texte numérisé non relu

BARA

On avait la certitude que nous étions restés à Santa-Buenaventura.

Tout le monde était couché quand nous frappâmes à la porte de Tunique hôtel de Santa-Barbara, y Hôtel St-Charles.

Nous eûmes un peu de peine à leur faire comprendre que nous étions encore de ce monde !

Il y avait quarante-huit heures qu'on attendait le steamer — Orizaba.

Il louvoyait, en pleine mer, tournant autour des îles Santa-Cruz, sans pouvoir aborder en rade de Santa-Barbara.

Ce n'était pas avec une pareille mer démontée, que le navire pouvait débarquer ou prendre passagers et marchandises.

De sorte que Thôtel, cet unique hôtel de la

ville, regorgeait de monde, venu de partout pour s'embarquer.

On les avait logés un peu comme on avait pu, par terre, sur des matelas, voire même sur le billard !

Le propriétaire, un Français, quand il me vit, à trois heures du matin, lui demander une chambre, leva les bras au ciel.

Grâce à ma nationalité, un peu pour se débarrasser d'un intrus, il me donna une couverture de son lit et me fit coucher sur un sopha, dans un salon particulier attenant à la salle à manger.

Je quittai seulement mes bottes et mon chapeau, et je me jetai tout habillé sur le sopha.

Je dormis comme un sourd jusqu'à sept heures du matin.

UN GARÇON DE SAIiliE

Le garçon, un Français aussi, vint mettre un peu d'ordre dans le désordre de la veille.

Il chantonnait, probablement assez satisfait de sa propre personne.

Il ouvrit les croisées pour donner de Tair aux pièces.

En se retournant, il fit un mouvement de surprise en voyant un individu couché sur le sopha.

Ses yeux se reportaient sur mes bottes souillées par la boue et sur mon chapeau, puis revenaient aux bottes pour aller de nouveau à mon chapeau, ce fameux chapeau que j'avais récolté en chemin!

A travers les cils fermés, je voyais son étonnement grandir. . .

Mentalement, il en concluait que ce paquet de linge sale était le propriétaire de ce chapeau et de ces bottes.

Que cela ne devait pas être grand'chose. . .

un garçon d'écurie en rupture d'étable.

Etait-ce un honnête homme?

Cela était plus que douteux.

Il n'y avait pas à se gêner avec un pareil mécréant.

Il se promettait d'avoir l'oeil sur les couverts d'argent, en service sur la table.

Pour un peu plus il serait allé chercher le Shériff pour me faire arrêter.

En attendant, il fit un bruit de tous les diables, dans l'espoir de me réveiller, afin de voir ma figure.

Voyant que je persistais à vouloir dormir, il se planta devant moi, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse, il me dit :

« Time /or you to get up ! Young man..,^

Il eut peu de succès.

Désespérant d'obtenir une réponse, il alla dans une autre pièce.

Je profitai de son absence pour enfiler mes bottes^ mettre mon chapeau^ et je fus en ville.

J'avisai un coiffeur qui ouvrait sa boutique.

Je me fis raser, peigner, laver, etc.

Mes bottes, sous une couche de cirage, reprirent leur lustre primitif.

Je brossai mes vêtements, je changeai de chemise, j*achetai un chapeau neuf, etc.

J'étais méconnaissable.

J*avais, à peu près, Tair d'un honnête homme. . .

A dix heures, je me présente dans le même salon où j'avais dormi.

Je m'assieds à une table.

Je dis au même garçon de salle, en français, d'une voix parfaitement tranquille:

— « Veuillez, je vous prie, me servir un « déjeuner, à la française^ avec du vin « du pays. >►

— « Oui, Monsieur », me dit-il.

Je suis très bien soigné.

Mais ma présence l'intrigue.

Tout en m'apportant les plats, que je mange avec un excellent appétit, il s'aventure, très timidement, à me poser quelques questions.

— « Monsieur n'est pas d'ici? »

— « Non, répondis-je sans perdre une « bouchée. >►

— « Monsieur vient d'en bas ou d'en haut? >►

— « D'en bas ? »

— « Par le steamer ou par le Stage ? >►

— « Par le Stage. »

— 4c C'est vrai !

— « Le steamer n'est pas encore venu )►, ajouta-t-il en se frappant le front comme signe de son manque de mémoire.

Une pose.

— « Et. . . où Monsieur a-t-il couché? >►

— « Ici. »

— « Ici? mais il n'y a pas de lit vacant dans « tout l'hôtel, et il n'y a qu'un hôtel dans la « ville. . . »

Alors, me retournant vers lui, le regardant bien en face, en riant, je lui dis très paisiblement :

— « Je suis le même individu qui était, ce « matin, couché sur ce sopha, et que vous « avez mis à la porte! »

Tableau.

— « Comment, c'était vous, le propriétaire « de ces bottes et de ce chapeau /. . . »

L'aventure fit du bruit dans le Landerneau.

Elle descendit jusqu'au sous-sol.

Le cuisinier crut de son devoir de venir me serrer la main, de trinquer avec moi.

Et par la suite, les poulets de grains les plus fins, les plus tendres, vinrent s'égarer sur mon assiette.

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