SAN-JOSÉ
A huit heures du matin, je prends le train qui se dirige vers San-José, mais je m'arrête à San-Mateo, chef-lieu du comté.
Cest un centre agricole situé en pleins champs cultivés.
Je quitte la plaine pour la montagne.
A peine ai-je fait quelques pas sur le chemin qui conduit à Crystal Springs que la physionomie du pays change. . .
J© remonte le cours d'un ruisseau.
Je tourne ainsi les pages d'un livre depuis longtemps oubliées par moi.
La route est magnifique.
Cest d'ailleurs un toll road supérieurement entretenu.
Ce chemin suit de près le cours de l'eau,
tantôt sur une rive, tantôt sur Tautre, à Tombre d'une forêt de pins rouges : essence de bois particulière à la Californie.
C'est une forêt doublement vierge, car elle n'a pas été plantée par la main de Thomme, et l'homme, ici, l'a respectée en ne la coupant pas. C'est le produit spontané du sol d'une jeune et primitive nature.
Luxuriants à l'excès, les arbres se pressent les uns contre les autres, cherchant sans cesse à se dépasser pour avoir leur part à la lumière, un peu comme dans la vie humaine.
A l'ombre de ces superbes sapins grandit l'humble arbuste, le buisson modeste, et celui-ci, à son tour, protège la fleur du jour.
Je fais lever quelques lièvres. Ils ne paraissent nullement eff'rayés par ma présence.
J'interromps le chant des merles qui, à mon approche, volent de branches en branches, ils recommencent un peu plus loin leurs chants joyeux.
Je fais fuir une bande de perdrix huppées qui, sous mes pas, roulent un peu comme une nichée de jeunes poussins, cela pendant
que, sur l'arbre, la tourterelle récite sa romance.
Et, sur tout cela chante à côté de moi, le ruisseau qui glisse sur les galets. . .
CRYST^AIi SPHING-HOT^EL
Les Américains adorent la campagne, un peu comme le Parisien vénère Versailles.
S'ils osaient, ils mettraient aux troncs d'arbres des chemises de batiste, avec des collerettes en dentelles !
Fi! que c'est une vilaine chose qu'une nature inculte !
Quoi ! sur les sentiers voir pousser l'herbe, la mousse, le cryptogame, n'est-ce pas une horreur?
Laisser un peu partout sous les bois vagabonder le au, n'est-ce pas une hérésie ?
Canalisez-moi vite cette eau errante qui murmure!
Râtissez-moi promptement ce chemin rocailleux qui se cache sous les lauriers roses !
Peignez-moi, brossez-moi ce buisson hirsute qui persiste à jeter sur ma tête ses premières frondaisons !
Elaguez-moi cette branche gourmande qui me cache Thorizon et me porte ombrage!
Fauchez-moi ce pré vert qui garde la rosée du matin!
Que partout Ton voie que la main de Thomme y a passé.
Vive la ligne droite 1 les surfaces planes de la géométrie !
Ramenez tout : champs, prés, buissons, arbres, ruisseaux, etc., au niveau grotesque de Tart humain !
Ainsi parle TAméricain.
Au détour du chemin, sur un tertre isolé, je trouve un magnifique hôtel à trois étages, avec tout le luxe criard qu*affectionne l'Américain du Nord.
Je m'y arrête pour dîner.
Je suis servi par un garçon de salle majes-
tueux, en habit noir, porteur d'un superbe plastron blanc.
Il est correct comme un introducteur d'ambassade.
Comme sur toutes les tables américaines, le service est parfait, mais la cuisine est mauvaise, pour ne pas en dire davantage.
Tout ce luxe inutile se paie.
Le vin ordinaire est coté deux dollars et demi la bouteille. Doui^e francs cinquante un litre qui, en gros, se vend couramment cinquante centimes. Voilà un joli bénéfice.
Le reste est à l'avenant.
Ma bourse allégée de quelques dollars, je reprends le chemin de la montagne.
Un peu avant d'arriver au sommet, je tombe sur une ferme, un Ranch. Je me fais servir un litre de lait chaud. En quelques secondes il a disparu.
Le fermier reste émerveillé.
Jamais breuvage ne me parut plus délicieux.
Quant au paiement, le fermier ne voulut jamais en entendre parler. Il est vrai qu'il
n'avait ni habit à .queue de morue, ni plastron blanc!
J'arrive au sommet de la montagne, où se trouve la source du ruisseau que j'ai constamment suivi depuis mon départ.
Bien qu'à vol d'oiseau, je sois à vingt milles de l'Océan, je vois déferler la vague au pied des falaises, et je reçois en pleine figure les effluves de la brise salée.
A quelle altitude suis-je ?
Je n'en sais rien.
Mais la vue est superbe d'étendue.
J'aperçois, en me retournant, la baie de San-Francisco, cela pardessus les sapins qui, en montant, me donnaient de l'ombre.
Entre la baie et moi, à peu près tout le comté de San-Matéo.
A gauche, ce que je distingue fort bien, c'est la ville de San-Francisco, cette métropole du Pacifique.
Au loin, à droite, le majestueux Mont DiABLO, comme une meule de foin énorme, se dresse sur les confins de la plaine du San-