LA MISSION
Qu'est-ce que ces missions catholiques, semées çà et là, comme des étapes, depuis la frontière du Mexique, jusqu'au fond des vallées de Napa, de Sonoma, de Santa Rosa, etc.? en passant par celle de San-Francisco ?
C'est qu'avant 1848, la Californie était province mexicaine.
La première date de l'occupation remonte à l'an 1660.
Fondées par les Jésuites, ces missions étaient tout à la fois des centres religieux, politiques, surtout pécuniaires.
Car, ces Messieurs^ n'oublient jamais que les biens de ce monde sont choses précieuses !
Ils étaient virtuellement les maîtres du pays.
Ils avaient pour mission de convertir les Indiens, qui ne le demandaient pas.
En réalité, les pères les réduisaient en esclavage*
Ils trafiquaient avec les navires baleiniers qui se rendaient au Détroit de Behring.
Si la ville de Santa-Barbaba présente actuellement ce spectacle singulier d'un gros bourg mexicain en voie de transformation moderne, la Mission, elle, est restée essentiellement catholique et mexicaine dans sa physionomie rétrospective : la civilisation actuelle ne Ta pas entamée.
C'est une construction extrêmement lourde, dont les murs, en pisé, ont parfois dix pieds d'épaisseur.
C'est une sorte de vaste parallélogramme avec une cour immense au centre.
Cela ressemble assez bien à une forteresse.
Et, aux temps héroïques de la Californie, c'était, tout à la fois, une hôtellerie, un cloître, un lieu de défense, de culte et d'échange.
Sur le devant de cette énorme bâtisse s'étend un espace vague, en forme d'enclos.
C'est là, que le soir et le matin, les animaux, innombrables à cette époque, venaient se faire reconnaître, se faire traire, boire dans le vaste bassin l'eau descendue de la montagne.
Tout cela existe encore, sauf les animaux qui, aujourd'hui, sont peu nombreux.
Une galerie couverte fait le tour de l'édifice.
Les jours de pluie, elle sert de promenade.
L'été, c'est un lieu de refuge contre les ardeurs du soleil.
Cette lourde et basse construction est recouverte en tuiles courbes rouges, d'un rouge atroce qui jure avec les longs murs blancs, en pisé.
D'ailleurs, tout est du style mauvais goût particulier aux Jésuites.
C'est de Tart en enfance.
Les enluminures, aux teintes criardes et fausses, mêlent le rouge avec le bleu, le vert avec Tocre, etc.
C*est surtout dans les décorations de Tinrieur de Téglise que ce manque absolu de tact s'affiche.
Les galeries sont inondées de peintures grossières, représentant des sujets, soi-disant religieux, qui sont simplement libertins.
Il faut une foi bien robuste pour ne pas éclater de rire en les voyant.
Ces mises en scène d'un culte grossier tiennent le milieu entre la pagode chinoise et le théâtre forain.
C'est grotesque.
Jetez sur tout cela un siècle ou deux d'existence, un air d'abandon, des traces profondes de vétusté, de moisi, de ruines, des couches multiples de poussière, quelques toiles d'araignées, une usure jamais réparée, des herbes qui poussent au pied des murs, des lézardes monstres qui laissent filtrer la pluie du
ciel, etc., vous aurez une vague idée de l'état actuel de Tédifice.
Et, dans ces vastes salles, parfois non meublées, restes de splendeurs déchues, errent quelques fantômes blancs.
Ce sont les pères.
UN PIiEUR
Il n'y a plus d'Indiens à convertir. ^
Les Américains, ces mécréants, ces renégats de la foi catholique, ces maudits protestants, comme les nomment les missionnaires, ont refoulé l'Indien.
Ils se sont, en outre^ emparés du trafic des mers.
En ma double qualité de Français et de catholique, je suis reçu à bras ouverts.
Ils me font goûter du vin de leur vigne, et ce vin est exquis.
Ils me font manger des fruits de leur verger et ces fruits sont délicieux.
Ils me promènent partout, de la cave au grenier.
Ils pleurent un peu, au fond de mon gilet, sur leurs misères présentes et sur leurs splendeurs passées, tout cela comme une vieille coquette qui voit ses charmes décliner.
Ils me font leurs confidences.
Elles se terminent par Fespoir qu'un jour ces damnés Américains s'en iront comme ils sont venus, etc.
Amen !
Enfin, ils me proposent sérieusement de me faire moine!
Pourquoi pas tout de suite eunuque?
Je me sauve, ne me sentant aucune vocation pour ce genre d'existence.
Je reviens à l'hôtel .
A table d'hôte, je trouve une nombreuse société de Français et de Suisses.
Je leur narre mon aventure. Ce qui amuse énormément les dames.
Toutes avouent que je n'ai rien dans ma personne qui dénote le goût d'être chartreux.
C'est un peu mon avis.
Parmi ces Messieurs, il en existe un qui est Parisien.
Par conséquent il est un peu gouailleur.
Il se tord.
Il ajoute en manière de péroraison :
« Un couvent sans femmes?
Cela manque de chic ! »
Un immense éclat de rire accueille cette boutade peu orthodoxe.